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IIIIIIIIIIIH^^
900000030229
LES
PHILOSOPHES
SALARIÉS.
DU MÊME AUTEUR.
pUe fie ridstolre, 1 vol. in- 8. 7 fr.
VlM et rifal|«, 1 T9l, iq-S. 5 fr.
Iitt rëT«|iitl«ii ei les rëfemie» en Italie, brochure
in-8 (janvier 1848). 4 fr.
niaeKtovel Ju^e tien r#Y#lwt|0p(i fie noire temps ,
1 vol. in-8, 18M. 3 fr.
Sous Presse:
Iitt rellslsn d'après In rëvëlMIen naturelle.
Parii, — Imprimerie de L. Martiivet, rue Mignon, 9.
(Quartier de rEcoU-de-Mëdectne.)
k
f-
4VANT- PROPOS. Ml
C'çst avec cette pensée que je me propose d'examiner la
philosophie salariée. Je nengagerai aucune polémique
scientifique, j'admettrai toutes les théories, je ne deman-
derai pas même à MM. les professeurs d avoir le coura^;e
de leurs opinions , je respecterai Terreur et même la couar-
dise. Je ne leur demQud^rai qu'une ehosç, c'est de ne [)as
insulter sciemment la vérité et la justice, de ne pas mentir,
de ne pas calomnier, de ne pas propager Terreur à dessein
pour favoriser de vils intérêts. C'est là notre devoir à tons ,
savants et ignorants, libres et salariés, riches et pauvres,
catholiques, protestants , panthéistes et athéea. Sans sonder
les intentions , sans nous livrer à aucune conjecture, sans
nous écarter des témoignages les plus formels, nous voi-
rons la conspiration scientifique par laquelle on a tourné
la philosophie contre la philosophie.
J'offre ici un travail qui m'a été.pénible. Il y a longtemps
que j'ai vu les erreurs de l'éclectisme ; je ne les croyais que
des erreurs. Des hommes , cachés derrière les textes, les
formules, les règlements; des philosophes, occupés à or-
ganiser unfB réaction occulte, au moyen des lois les plus
libérales de l'Europe et par la plus libre de toutes les
fteiences, me paraissaient des êtres moralement impossibles.
J'ai dû me rendre à Tévidence, Je livre done le résultat de
mes^ observations sur les philosophes salariés.
Paris , le 4 ë septembre 4 849.
TABLE DES MATIÈRES.
AVAWT-PROPOS * V
GuAFiTRE I. Le3 philosophes de la révolution i
Ghapitre II. Première apparition des philosophes salariés 12
Chapitiie m. La réaction de l'e'clertisme ,,,..,, a 5
Chapitre IV. La roéihode de rcclectisme 3i
Chapitre V. L:^ science de M. Cousin • /^o
Chapitre VI. La viu d'après M. Cousin .- . . ^ 49
Chapitre VU. La morale de M. Cousin 55
Chapitre YIII. La religion de M. Cousin 63
Chapitre IX. M. Cousin historien 91
Chapitre X. L'éclectisme au pouvoir 100
Chapitre XI. L'Académie des sciences morales 1^3
Chapitre XII. Conclusion »58
a^z
LES
7f
PHILOSOPHES
SAURIÉS
PAR
JOSEPH FERRARI.
PARIS
GUSTA'VE SANDRE,
É4tte«r des Œuvres de Flerre Leroux*
RUE PERCiE-aAIMT-AMDRÉ-DEa-ARTt , 44.
tSé».
.* *
v
V-
AVANT -PROPOS.
Depuis la révolution de Février, les philosophes du gou-
vernement se sont prosternés devant le peuple. « Tu es roi,
lui ont-ils dit, imite donc les rois , modère la justice, pro«
tège les riches, méfie- toi de la raison, soumets-toi à TÉ-
glise. » Le conseil a porté coup. La république a voulu un
prince pour président, la raison est suspecte, les républi-
cains sont proscrits, les jésuites triomphent, la }>apauté est
restaurée.
Pourquoi la philosophie s'est-elle alliée à TÉglise? Pour-
quoi at-elle prêché lautorité et la répression? Pourquoi
recommande-t*elle au peuple des dogmes "^qu'elle considère
comme des erreurs?
Il n'y a qu'une réponse à donner : élevés, dans les fictions
de la monarchie , les philosophes opposent à la philosophie
une fiction de la philosophie. Qu'aurait-on dit, au moyen
âge^ si des docteurs avaient voulu sépai*er la scolastiquedu
dogme? Qu'aurait-on pensé si ces docteurs avaient cherché
les concordances de la Bible sans croire à lÉvangile? s'ils
avaient discuté la généalogie du roi David sans croire au
Messie? s'ils avaient étudié la Somme de saint Thomas tout
en niant le Christ? Cette hypothèse est un fait parmi nous.
La monarchie nous a légué l'éclectisme , une philosophie
sans dogmes, une scolastique sans principes; l'éclectisme
a prêché une morale sans devoirs , des théories sans appli-
cation. Habitué à s'incliner devant tous les succès, il a ac-
cepté la république parce qu'elle est un succès ; il combat
la démocratie parce qu'elle est un principe.
- £n présence de la vérité qui se feit jour, nos philosophes
crient an scnmialip , à l'impiétc'», à ranarcliio. .Comment sup-
M AVANT-PROPOS.
poser les admirateurs de Platon sérieusement scandalisés de
voir le règne des riches mis en question? Si le socialisme
cotnhat le christianisme; depuis Socrate, depuis Thaïes la
philosophie livre un combat acharné à Fidolàtrie païenne
et chrétienne. Leucippe, Démocrite, Epicure, Straton, les
sce?|)iiques , la moitié de la philosophie grecque nie. Dieu.
Chez les modernes, les péripatéiiciens du xvi* siècle sont
snhées : David Hume relègue Di^u au nombre des préjugés
les plus monstrueux ; Kant le réduit à une simple possibi-
lité; Fichte è une création du moi; Hegel à Thomme Im^
même, qui reconnhitsa propre divinité. Pouvons-nous croire
à ta sincérité des philosophes qui nous prêchent le chris-
tianisme? On fsrit un grief à la démocratie d^encourager les
tuopies. Qu'on mette donc en accusation Tintelligence de
rhomrae : elle rêve avec Platon la ville des sages, avec les
stoïciens la rt^publique universelle^ avec les néoplatoniciens
kl religion universelle. Au xv!** siècle^ les philosophes annon-*
cent le renouvellement du monde; au xvin^ siècle, ils on-
noncent letat de nature; depuis Kant, ils travaillent à
Féglise naturelle. Toute grande pensée conduit fatalement
à Tmopie, toute la philosophie aboutit nécessairement au
socialisme!
C est Téclectismé qui nous force d'être socialistes : tant
que le socialisme était dans les doctrines personnelles de
Vourier et de Saint-Simon , il était permis de ne pas ladop-
ter, bien qu'il fût absurde de lui refuser la discussion. Le
jour oti la philosophie salariée déserta officiellemeiit tous
les principes, tout homme libre tourna le regard vers les
socialistes. On accusait de socialisme les hommes qui dis*
cutaiedt librement le dogme chrétien, les publicistes qui
r^onnaissaient ouvertement le droit de la faim sur le su*
peiflu des plus riches. Aujourd'hui c'est faire acte de SO'*
rialisme que de transporter la raison et le droit Sur le ter-
rain çle la ré))ublique : aujourd'hui la raison et le droit nous
imposent doncie socialisme. Acceptons^e, c'est feire acte
de philosophie.
I
f
I
I
LES
PHILOSOPHES SALARIÉS.
CHAPITHE PREMIER.
liCS Philosophes de la RévolnUon.
La philosophie moderne n'est que le travail de Tesprit
humain , qui substitue la révélation naturelle à la révéla-
tion du Christ. Les théories varient, les écoles se succèdent ,
et la logique les tourne toutes contre la tradition chrétienne;
les philosophes n'arrivent à la gloire qu'à la condition de
l'impiété. Interrogeons les hommes les plus illustres, exa-
minons-les au moment le plus décisif de leur doctrine, quand
ils distinguent le vrai du faux : ils finissent tous par décla-
rer, sciemment ou à leur insu , que la vérité est dans la
nature, Terreur dans la Bible.
Le mouvement moderne commence avec la Renaissance.
Les hommes de la Renaissance se jettent dans la philosophie
comme dans un océan ; ils espèrent toucher à des régions
inconnues : De nos jours, disent-ils, nous avons fait plus
de progrès que le monde depuis cinq mille ans. Malgré
l'extrême divergenoe des doctrines , ils ne -se réfutent ja-
mais, ils ont peu de polémiques; c'est qu'ils se sentent
unanimes contre le passé et solidaires pour l'avenir. Où est
donc pour eux la vérité? où est Terreur? L'erreur est dans
la scolastique, dans -le. règne de l'Église, chez saint Tho-
mas, chez O'uns Scott, chez les docteurs les plus vénérés
du moyen âge, qu'ils dédaignent comme des barbares.
Quant à la vérité, les hommes de la Renaissance la cher-
chent à travers les systèmes des anciens. La découverte de
1
-fil
14 LES PHILOSOPHES DE LA RÉVOLUTION.
Taiicienne sagesse les étonne; ils suivent Plalon , les stoï-
ciens, les néoplatoniciens; ils se passionnent pour les Grecs
et les Romains; ils leur sacrifient les biep3, la vie, et
jusqu'il Tofiginalit^ ()e leur propre génie, Pourquoi cet
enihousiasine? Parce que lantiquité n était pas chrétienne,
et parce que la philosophie greôque mourait en combattant
les saints Pères. Platon , les néoplatoniciens , Aristote lui-
même, ce mattre suranné des scolastiques, tous les Anciens
renaissent, air xv|^sièo)e, chez 1^ boipnneii de la Renaissance
pour continuer le combat contre TÉglise. Marsile Ficin
commente les néoplatonicien» pour rendre à la philosophie
les questions que la scolastique avait confisquées; à sa
mort, on le croit da/nné, parce que, disait on, il préférait
Platon à TÉvangile. Plus tard, le néoplatonisme inspire
encore Giordano Bruno, qui meurt sur le bûcher pour
^voir pensé quie Tunivers est plus grand que la rédemption.
Plus tard epcore parait Tliomas Campanella. En lisant
Platon, il annonce que le vieux monde doit périr^ que son
ennpereur et son poptife doivent céder la place à une
nouvelle Église , la république de Platon réalisée sur
toute la terre, et toute-puissante par une science qui doit
multipHerles secrets de l'industrie. Campanella passe vingt-
sept aqs dans une prison. Pomponat , Cardano, Vanini
marchent dans une autre voie : ils se ralii^ut à Aristote,
et ici encore le péripatétisme arrache le monde au gouver-
' nement de TÉglise. Les nouveaux disciples d*Âristote expli-
quent les miracles par le mouvement; des sphères; ils ne
nient pas Tutihié des religions, mais ils accusent d'imposture
tous les révélateurs. Pomponat conteste Timmortalité de
lame; Cardano tire l'horoscope de la vie de Jésus-Christ;
Vaiîini déclare que la nature est la reine et la déesse des
mortels. Pomponat et Cardano échappaient à la persécu-
tion; Vanini expiait sur un bûcher, à Toulouse, les doc-
trines de ses maitres. Ainsi, pour la Renaissance, Terreur
était dans le christianisme, la vérité partout ailleurs.
On devinait la venté : Bacon fut le premier a l'indiquer
L.
LES PHILOSOPHES DE LA RÉVOLUTION. 3
nettement, il la ïnontre dans les choses, dans les faits, dans
Texpérience, en d'autres termes dans le monde sensible.
Connaître la nature. Timiter, l'interpréter, voilà tout ren-
seignement de Bacon. D après Bacon, la nature est une
véritable révélation, nous devons en être les esclaves;
Tintelligence doit la suivre pas à pas, et napporter dans
son travail aucun préjugé, aucune anticipation, aucun
principe. Le novum organum n'a d'autre but que de con-^
seiller l'observation ; ses préceptes, très détaillés, nousi
répètent sous raille formes que la vérité est dans les choses.
Où est donc l'erreur, d'après Bacon? Elle est dans l'au-
torité des Anciens, qui égare la Renaissance; dans la sco-
lastîque, qui est une science de mots ; dans le christianisme,
qui jette les esprits dans des recherches extravagantes,
dans des routes sans issue, vers im monde-qui n'existe pas.
L'erreur, poi^r Bacon , est dans les systèmes qui créent le
monde avec les catégories, ou avec les idées, ou avec les
nombres , ou avec les atomes , comme si la nature n'était
pas toute. créée et ne devait pas subjuguer notre esprit.
.Enfin Terreur, d'après Bacon , est dans l'esprit de ITiomme,
dans l'illusion par laquelle il se croit la règle de l'uni-
vers; l'erreur est dans la folté analogie qui nous fait prêter
nos intentions à la nature, et qui la peuple de fantômes
créés à notre image. Lea idoles de race, de caverne, de
convention, de théâtre, toutes ces erreurs si richement
classées par Bacon, que sont-elles en définitive? Elles
sont le premier acte d'accusation contre la tradition chré*
tienne. Celle-ci condamne la nature ; elle la crée par une idée,
elle la esoumet au dogme de la chute et de la rédemption ,
elle fait de l'homme la règle, le centre, le but de l'univers.
La tradition chrétienne donne à Dieu la vie et les passions
d'un nïortel, elle peuple le monde de fantômes créés à
notre image , elle exploite les systèmes des Anciens, elle
impose les aberrations de la scolastique. Le christianisme
est donc Terreur que la méthode de Bacon proscrit. D'un
autre côté , quand Bacoo dédaigne orgueilleusement le
tl LES PHILOSOPHES DE LA RÉVOLUTION.
passé , quand il nous promet une méthode qui donnera les
forces du génie au talent le plus vulgaire, une philosophie
qui multipliera les inventions de Tindustrie , un avenir où
rhomme sera le roi de la nature, comment ne pas recon-
naître, chez Bacon, le premier philosophe qui fait acte de
foi dans la, révélation naturelle?.
Pour obéir à Bacon, il fallait une dernière expérience qui
rendu impossible à jamais toute divagation en dehors de ce
monde. L'honneur de cette expérience revint à Descartes.
En mathématicien, Descartes voulut distinguer le vrai du
faux avec une précision toute mathématique. Il se propo-
sait, disait-il^ de considérer comme erroné tout ce qui
n'était pas absolument certain , tout ce qu'il n'était pas pos-
sible de révoquer en doute. Fidèle à ce principe , il fait
passer en revue les arts , les sciences , la morale, la poli-
tique , l'histoire ; ce sont là des connaissances probables ,
et la philosophie les écarte de son empire. La théologie
chrétienne subit le sort de la morale et de la politique : elle
est historique, elle est pratique, elle se fonde sur l'auto-
rité; elle n'est donc pas la philosophie. Descartes ne peut
pas non plus admettre l'existence de la nature : c*est la
pensée qui l'affirme , la nature est à la merci de notre affir-
mation ; et si l'erreur est possible dans la pensée qui affirme,
le monde peut n'être qu'une illusion de lesprit : il est donc
possible que nous vivions dans la nature comme dans un
rêve. La nature n'est donc pas encore la vérité. Qu'y aura-
t-il donc de vrai? La pensée toute seule. Je pense ^ donc
je suis, La pensée donne l'existence: tout ce que j'aperçois
clairement et distinctement dans la pensée est vrai; tout ce
qui reste obscur et confus dans la pensée reste étranger à la
philosophie. Voilà le cartésianisme dans son principe. Ses
développements varient; ils s'engagent dans un labyrinthe
de déductions métaphysiques. Toujours est -il que chez
Descartes . chez Malebranche , chez Spinosa , chez Leib-
nitz, le cartésianisme est le développemeqt de Iff pensée
pure, ^cherchant en elle*méme la vérité avec une précision
LES PHILOSOPHES DE LA RÉVOLUTION. 5
mathématique. Que trouvons-nous dans la pensée? Des idées :
ridée de substance, d'infini, xl'étre, de cause, de perfec-
tion, et, à la suite des idées, tout un monde intelligible qui
se rattache à l'existence de Dieu. 11 en résulte que Descartes,
dans son effort pour atteindre à une vérité supérieure,
commence par détruire le monde : dans le monde sensible,
la précision mathématique disparaît , la perception est
obscure et confuse, la démonstration devient impossible.
Le doute que Descartes, à son début, avait jeté sur le monde
physique, ne cessa jamais de tourmenter le cartésianisme :
il fut plus facile de voir le monde en Dieu avec Male-
branche, de le refaire par la monade de Leibnitz, de le
mettre en Dieu avec Spinosa, que' de laccepter tel qu'il
est. Restait le monde intelligible. Et ici Descartes trouve
un Dieu si parfait, qu'il est incompréhensible ; si prévoyant,
qu'on ne peut plus lui adresser aucune prière; si libre,
qu'il ne peut plus être juste; si bon, qu'il ne peut plus être
l'auteur de ce monde imparfait et corrompu. Ainsi, d'après
Descartes, hors de la pensée il n'y a que le doute; dans la
pensée on ne découvre qu'un Dieu incompréhensible ; ce
Dieu, sous le coup de la critique, se réduit à la plénitude
du néant. Dans sa brillante expérience, le cartésianisme se
perd en cherchant la révélation naturelle dans le mondé
des esprits; mais, en se perdant, il rend le christianisme
impossible à priori,
La philosophie s'égarait dans le ciel, Locke la fit descendre
sur la 4erre. Après l'expérience de Descartes, on pouvait
désormais continuer l'œuvre de Bacon. Descartes avait cher-
ché la certitude mathématique dans des questions oisives et
ti'ànscendanteâ; Locke, en s'attachant à la terre, réclame
une certitude utile à notre vie terrestre. Descartes sonde la
pensée pour en tirer des vérités idéales; Locke demande à
la pensée des vérités réelles. Descartes se fonde sur les
idées claires et distinctes qu'il trouve au fond de l'intelli-
gence ; Locke se fonde sur les idées positives et détermi-
nées que nous recevons de la nature. Pour lui, il n'y a pas
i
6 ' LES PHILOSOPHES DE LA REVOLUTION.
d'idées innées qui puissent rendre la raison indépendante
de ce monde. Mos connaissances, les sciences, les arts , les
inventions, les découvertes, tout nous est doiHié par la
nature. L'enfant qui vient de naître est la table rase sur
laquelle la nature écrit son enseignement : il n'y en a pas
d'autre , et il est tout entier clans les idées que Fentende-
ment vide et passif reçoit de nos sens. Où est donc la vé-
rité d après Locke ? Elle est dans la sensation. Chercher
la vérité, c'est ramener toutes nos connaissances à la
sensibilité. Où sera donc l'erreur? Dans la réflexion qui
compare, qui combine, qui généralise les sensations.
L'erreur est dans le travail artificiel de la réflexion, qui
substitue dés idées générales, incomplètes, fausses, chi-
mériques, aux idées po:>itives, complètes, réelles et natu-
relles. Bref, l'erreur est dans tous les accidents de la réflexion
qui s'ajoutent les uns aux autres, pour nous pousser dans un
monde imaginaire et fantasque, au delà du monde réel. On
combat donc les aberrations de l'esprit par Tanalysa, par
la décomposition du travail qui nous égare, par la vérifica-
tion matérielle de nos pensées, qui oblige toutes nos idées
à se renfermer dans le monde sensible. Que devient le
christianisme dans l'école de Locke? La Renaissance lavait
attaqué» Bacon l'accusait, Descartes le détruisait à priori;
l'école de Lpcke se chargea de le démontrer impossible
à posteriori. Si Locke était orthodoxe, sa philosophie, plus
forte que sa volonté, engageait les philosophes à cher-
cher Torigine du christianisme. Ils devaient le véfj^erfiâ^
la sensatipn ; ils devaient le déclarer faux et menteur, sll
était étranger à la nature. Dès lors le christianisme fqt
perdu. A quoi se réduit-il? A la Bible, à un document
^uspect, à un livre de légendes entremêlées de chansons.
Que prétend-il nous imposer? Le dogme de la chute, iniquité
affreixse, où Dieu fait frémir la nature tout eptière. Que
nous annonce-t-îl? Le privilège de la rédemption, rêve
hyperbolique de la fatuité chrétienne. Quelles sont seg
preuves? Des miracles, des prophéties où il est seul juge.
^
i
LES PHiLOSOPHES DE. LA RÉVoLuilON. 7
témoin, partie, et où Fimpossible sert toujours de.preuve à
rimpossible. Quels sont ses défenseurs? Des prêtres et des
rois qu'il consacre, cpii le^Cploitent, et qui le défendraient
encore, fût-il mille fois plus absurde. L'écble de Locke
repoussa dotic le christianisme ; elle s attacha à la nature ^
elle l'appela libératrice, elle Tinvoqua réellement comme la
reine et la déesse des mortels. Le xvni* siècle, enthousiaste
de la révélation naturelle qu'il doit au génie de Locke,
appelje à grands cris le règne de la morale naturelle, de
la justice naturelle, de l'état de nature qui se présente â
tous les esprits comme l'âge d'or de l'humanité. IJ^us voilà
en présence de Voltaire et de Rousseau, les philosophes de
la révolution.
La vérité ii'est pas le seul élément de la révélation natu-
relle. La vérité se réduit à l'existence des choses; elle est
fatale, indifférente au bien comme au mal. On l'avait con-
quise péniblement par l'érudition, par la critique, par les
efforts da l'intelligence 5 elle n'éclairait que l'intelligence:
l%vie lui manquait. Par Voltaire , le vieil homme tnéUrt , le
nouvel homme paraît, la révélation naturelle delà vie se
manifeste. Le caractère de Voltaire, c'est la facilité, et la
facilité est le caractère de la vie qui envahit pour la pre-
mière fois le monde de la nature. Tout ce (jui était de
l'érudition, dé la critique, de la science, n'est pour Voltaire
"1 qu'une conviction naturelle ; il ne conçoit pas la possibilité
de vivre dans Un autre milieu. La vieille société l'entoure,
l'accable; pour l'attaquer il n'a qu'à la regarder : il critique
par le récit, il tue par le ridicule, et la satire voltairienné
donne la vie à l'insurrection contre lé Christ. Qu'on sup^
prime cette insurrection chez Voltaire, on supprimera le
voltairlanisme^ il ne restera plus de Voltaire qu'un prpsd
teur agréable , et tout au plus un poëte élégant.
Si Voltaire représente la révélation naturelle dans la
vie, Rousseau la représente dans le nouvel élément de la
justice. La vie est matériellement libre ; elle s'exprime par
l'ironie, par le sarcasme; elle se joue de tout, elle penche
8 LES PHILOSOPHES DE LA RÉVOLUTION.
vers legoïsme, elle se développe par la jouissance. Mais
qu'on l'attaque, il se manifestera chez riiomme une force
, nouvelle, celle de la justice. La justice nous pousse au
combat, sa mission est guerrière; elle est ascétique , elle se
développe par le sacrifice , et c'est pourquoi la justice est
sombre , indignée ou mélancolique chez les hommes pré-
destinés à la représenter dans une société naissante. Rous-
seau s'explique tout entier par le sentiment de la justice
naturelle. Il n'est ni un ërudit, ni un savant, ni un philo-
sophe dans le sens technique du mot. Comme Voltaire, il se
borne à accepter la science que ses devanciers ont conquise;
comme Voltaire, il vit dans le monde nouveau de la nature,
avec cette différence que Rousseau sent toute l'injustice de
la vieille société. L'injustice n'excite pas la galté, la tyrannie
provoque l'indignation , et l'indignation nous donne le
secret de l'éloquence de Rousseau. Qu'on ouvre le Contrat
social^ la Nouvelle HéloïSe , V Emile ou les Confessions:
Rousseau^, toujours blessé, toujours souffrant, propage
sans cesse la haine contre l'injustice monarchique et catho-
lique. Voltaire pourra tolérer l'injustice, pourvu qu'il puisse
hâter le règne de la vérité; Rousseau pourra tolérer
l'erreur, et il sera sans pitié pour les tyrans. Qu'on lui
ôte la sainte ardeur de la justice, qui l'attache à la rêvé-
lati^ naturelle , à l'égalité de nos droits , aux harmonies
primitives de nos instincts ; qu'on rende Rousseau à la mo- '
narchie et à l'Église, l'éloquencexde Jean«^cques n'aura
plus de sens, le philosophe de Genève ne sera plus qu'un
écrivain de second ordre. Mais pourquoi nous arrêtera
démontrer ce qui est évident? Pourquoi insister sur cefte
vérité vulgaire, que Voltaire et Rousseau sont les ennemis
du christianisme et les héritiers les plus fidèles de la phi-
losophie moderne? Suivons-les chez leurs disciples, et
nous verrons le combat matériel de la vérité,, de la vie et
dp la justice contre le dogme chrétien.
La révolution commence par la Déclaration des droits
de l'homme. C'est Voltaire et Rousseau qui la dictent.
LES PHILOSOPHES DE LA RÉVOLUTION. 9
Elk expose les droits de la nature antérieurs et supérieurs à
toutes les institutions, à tous les gouvernements, à toutes
les religions. La marche de la révolution n'est que la dia-
lectique des droits de Thomme. Elle frappe le clergé , la
noblesse, le roi, parce qu elle ne peut tolérer aucune per-
sonne au-dessus de rhumanité. Elle ouvre toutes les car-
rières au manant , parce qu'elle ne peut reconnaître que
la supériorité de la probité et du génie. Elle dispose de la
paix et de la guerre , des armées , de la diplomatie ,
parce qu elle entame le vieil édifice de l'Europe chrétienne
par la propagande, de la vérité, de la vie et de la justice.
Les chefs de la révolution ne sont que les disciples de
' Voltaire et de Rousseau. Mirabeau tient à Voltaire, il sent
la vie nouvelle, il veut qu elle organise les intérêts; il veut «
que la révolution se développe pour le bonheur de la France.
,^ Malheureusement l'intérêt veut jouir-: il est timide , le
jour dju danger il transige. Mirabeau se ralliefà la cour,
comme Voltaire se ralliait aux rois. Il fallait à la révolution
d'autres chefs : les Girondins se présentent. Tous voltaî-
riens , ils croient à la force de la vérité ; ils espèreut des
conversions promptes à Trutérieur , des victoires faciles à
l'extérieur. Ils se trompent : les lumières sans la moralité
ne servent qu'à raffiner la corruption; les hommes habiles
•prennent le masque du civisme , ils organis.ent la Waste
trahison de la cour, des nobles et du clergé. Dès lors la
Gironde cède, comme Voltaire, à l'impulsion de l'intérêt;
elle se rallie à la cour, elle conspire. Il faut d'autres chefs
à la France. Voici Robespierre, le disciple de Rousseau.
Robespierre ne croit ni aux conversions subites, ni à la force
de la vérité livrée à elle seule. Il sait que l'on ne peut confier
la caisse de la liberté aux hommes intéressés à la combattre.
Il exerce la dictature de la justice. Il dénonce les capacités
corrompues, les intérêts qui conspirent , la tolérance. qui
trahit , la modération qui protège les criminels. Il sacrifie
le voltairianisme , qui enraye la révolution avec la Gironde
et Danton ; il sacrifie le voltairianisme, qui exagère la révo-
10 LES PHILOSOPHES DE* LA HÉVOLUTION.
lutioD par Hébert et Fabre d'E{;Iautine, en imposant la
vérité de vive force.
Toutes les idées de la révolution sur la propriété, sur là
famille, sur TÉtat, sur l'éducation nationale, relèvent direc*
tement de Voltaire ou de Rousseau, t; ujours flottantes entre
les deux formes de la vérité et de la justice, de la liberté et
de Tégalité, du calcul et de la foi. Ce nouveau monde d*idéejs
aboutit à une nouvelle religion. Et ici encore la révolution
hésite entre deux formes distinctes, le culte de la Raison
et le culte de TÉire suprême : lu première vrappelle Vol-
taire, lautre Rousseau. La première adore la vérité, la
raisoD sous la forme la plus attrayante de la vie; la seconde
se prosterne devant réternelle justice qui gouverne l^s
mondes. Tout entier, ce mouvement à deux formes,
toujours contradictoire, toujours harmonique comme Tinté-
rêt et la justice, se développe dans un monde qui nest plus
chrétien, dans le monde de Locke, où Thomme décide de
sa propre destinée.
La guerre entre la religion et la philosophie a été trop
longue ,» trop sanglante pour qu'une conciliation soit pos-
sible. Ceux qui la tentent méconnaissent la philosophie
et la religion. Des hommes que riiiqx>sturc conseille n'ont
rien à nous apprendre, nous préférons Tennemi lui-même*
Le christianisme se meurt, il a le droit de compter ses^
blessures. Consultons-le si nous avons des doutea sur notre
foi. Que dit-il ? Tous les théologiens déclarent que la
Renaissance a été un scandale , (|ue le cartésianisme les
déconsidérait par un horrible criticisme, que Locke fondait
une école d'impies, que le xviii^ siècle a été un sacrilège
continuel , que la révolution a consommé le crime des
philosophes. Que dit le christianisme pour se défendre?
Invoque-t-il saint Thomas ou Duns Scott? il accuse la
raison , il la déclare scepti(|ue ; il combat par le doute
universel, par un criticisme effréné ; il prétend démontrer
que, sans l'autorité d'un chef et d un livre sacré, la société
se dissout. Le boudhisme pourrait-il se défendre autrement?
LES PHILOSOPHES DE LA RÉVOLUTION. 11
Qu'on oppose aux théologiens l'orthodoxie personnelle de
Locke ou de Descarte^, la modération des philosophes : ils
répondront que Locke et Descartes pouvaient se tromper
sur leur propre philosophie, et qu'aujourd'hui que la méprise
est impossible, Terreur serait volontaire. Les disciples ont
perfectionné la doctrine des maîtres, les hommes d'actibn ont
réalisé la doctrine des disciples ^ on ne peut plus se trom-
per, on ne peut que tromper. Tel est l'avis des théologiens,
tel est aussi le nôtre. Mefions-nous donc de ces concilia-
teurs qui arrivent trop tard; ώSons-nous des hommes qui
s'attachent par calcul à ce mot de christianisme pour nous
montrer la réalisation du christianisme dans la révolution
fratiçai^e. Ne désertons pas nos autels, ne renions pas nos
apôtres. Si le christianisme a annoncé la fraternité du
genre humain, il a identifié ce principe avec des erreurs
qui le faussent entièrement. La religion n'est pas un sys-
tème de morale, abstraite, mais un ensemble de dogmes.
Il ne s'agit plus d'être frères en Jésus-Christ, il s'agit d'être
frères dans la vérité, qui organise la fraternité dans TÉtat
et dans l'humanité. Il ne s'agit pas de savoir jsi le Chrisi; a
été tin sag/e , si le christianisme a été nécessaire à l'éducd^-
tion^ utile à la destinée de l'humanité : il s'agit de savoir si
la tradition de Moïse est surnaturelle, si Dieu s'est incarné ,
si l'Evangile nous ïachète, si l'Église dispose du règne de la
grâce. Il n'y a pas un principe chrétien qui ne soit un
obstacle pour l'intelligence; il n'y a pas un obstacle qui ne
puisse devenir une arme pour le privilège , un prétexte
pour l'autorité, et, en définitive, unft tyrannie pour le
peuple. Qu'on admette le christianisme, la raison ser^
suspecte, on ajournera ses réclamations ;« la liberté sera
ajournée, la superstition se représentera : la France ne
sera plus le peuple de Voltaire et de Rousseau , le peuple
qui résistait seul à l'Europe, parce que seul il était libre.
t
\
12 PREMIÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALARllS.
CHAPITRE n.
C'est Napoléon qui organisa la première réaction Aè la
philosophie officielle. En combattant la république, il devait
bâillonner la philosophie et l'expulser du gouvernement :
il n hésita pas. La réaction se réalisa moitié par la violence,
moitié par la ruse. Par la violence , Napoléon imposa le
silence aux hommes et aux philosophes de la révolution.
Les premiers siégeaient au tribunat , les seconds à l'Aca-
démie des sciences morales. Napoléon supprima le tribunat
et l'Académie des sciences morales. La ruse suggérait à
Napoléon Tidée du concordat et successivement la fondation
de l'université.
La Convention avait réclamé une éducation nationale
pour fonder la religion de la république. Napoléon ne
voulait ni les mœurs de la république ni celles de la monar-
chie, ni la religion de la révolution ni celle des rois, et il
fonda l'université pour régner sans jdées. On substitua
au projet de la Convention un projet antérieur de Talleyrand:
on le confia à Fontanes, le lettré de l'empereur. Le diplo-
mate le plus corrompu de l'Europe et l'homme le plus
servile de l'empire se trouvèrent ainsi chargés de veiller sur
la pensée de la jeunesse française.
En fondant l'université , Napoléon lui dit : k Marchez
comme le monde, sans bruit, exi silence. » Le grand comé-
dien parodiait le Créateur. Marcher en silence, c'était mar-
cher sans idées , sans lutte , comme un simple bureau
d'administration. On exploita l'enseignement classique , on
fevorisa les connaissances spéciales : les faveurs furent
prodiguées aiyt spécialités; quant à la philosophie et à la
•rehgion, on les réduisit à l'alternative de se taire ou de
célébrer l'empereur.
Sincère ou menteuse , la philosophie donne toujours le
PREMIÈRE Apparition des philosophes salariés. 13
secret de ceux qui gouvernent. La philosophie de lenipire
résuma ]e mouvement impérial. Ce mouvement fut une
dernière victoire ren^portée par VoUaire sur Rousseau. Le
jour où la patrie ne fut plus en danger', Voltaire renver-
sait Tinquisition de Robespierre, Voltaire donnait la dicta-
ture au soldat qui avait sauvé la patrie. La dictature de
Napoléon se fondait sur la vérité^ sur Fin térét public , sur
le génie du dictateur, sur une mission tout extérieure et
mécanique. Par Napoléon , Fhabileté personnelle régnait
d'après la vieille théorie girondine : nouvel Atlas , Napoléon
supportait seul le poids du monde. Ici Findividu croit à sa
■force, à la force du secret; sa vertu, c'est la gloire, c'est-à-
dire la conscience morale livrée • au hasard , transportée
hors de nous-mêmes dans l'opinion , dans la renommée.
Son dévouement est le dévouement du soldat , et il éclate
par intervalles, au moment du combat, sans s'enquérir
de la justice du combat. La vie toute seule explique donc
Napoléon : son mobile est l'intérêt, et l'intérêt marche vite
à la guerre. De là les coups d'État, l'empire. Voltaire
ménage la vérité, puis il respecte l'Église, puis il se sacrifie
sans le savoir : Fapostasie est complète. Quel est Fapostat?
Voltaire lui;même : car Napoléon est toujours Fhomme de
la révolution; il doit toujours combattre les ennemis de
Mirabeau, de la Gironde, de Danton, de Robespierre; le
feux Gharlemagne a toujours contre lui l'aristocratie ralliée
à l'Angleterre, les rois ralliés à l'empereur, le clergé
guidé par Rome. L'idolâtrie européenne ne cesse de se
révolter contre Fhomme qui se fonde sur la vérité , bien
qu'il la cache, bien qu'il la nie. Que sera donc la philoso-
phie de l'empire? Elle sera Voltaire, moins Voltaire, quelque
chose qui ressemble au néant. Hostile à la révolution et à
l'Église, file accepte Locke ^t proscrit les disciples de ce
philosophe; elle professe l'idéologie et méprise les idéolo-
gues; elle est orthodoxe sans être chrétienne.
A la suite de Locke^ la philosophie officielle ramenait
toutes les idées au principe de la sensation. C'était là le
14 PR^IÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALARIÉS.
principe du xvm* siècle. Par Torigine des idées, on rejetait
toutes les notions qui ne pouvaient être vérifiées par la
sensation : la dialectique des idées sensibles fermait laccès.
du monde des esprits; elle condamnait l'intelligence à s'atta-
cher à la terre, elle rappelait à Thoinme qu'il n'est que
le premier des s^nimaux. Aucune religion , aucun principe
ne pouvait tenir devant la dialectique de la sensation.
Locke le pressentait. En niant les idées innées, disait-il ^^
j€ coupe court h la /^ares^e , j'impose un travail à Tesprit,
je renverse le veau (tor. Le veau d'or tomba : c'était le trône
et l'autel. Lea hommes du xviii^ siècle tenaient donc à nier
les idées innées, ils les niaiem de propos délibéré; ils cou-
paient les ailes à l'intelligence, de crainte qu'elle ne s'en-
volât dans le passé pour retonoil^er aux pieds de l'Église. La
philosophie impériale oublia l'esprit, et s'attacha à la lettre
de l'idéologie de Locke. M. Laromiguière, le représentant
de la philosophie universitaire , veilla sur le problème de
l'origine des idées : le palladium était gardé ; le feiî sacré
brûlait , il n'éclairait personne.
Sous la restauration, la philosophie ofBcielle entra dans
une nouvelle phase ; la réaction du silence se trouva 4out
à coup dépassée à v^^on tour par un adversaire inattendu ,
M. Royer-Collard..Le nouveau professeur n'était que l'écho
d'une voix que personne n'avait entendue. Le docteur Reid
avait disserté pendant toute sa vie contre Locke dans une
chaire de l'université d'Edimbourg. M. Royer - Collard le
résuma/ lui donna ime seconde vie, et le tourna contre le
palladium de la révolution française. Oublions Reid : la
bataille de Waterloo^ donnait un sens nouveau à Timporia-
tion de M. Royer*Co1lard.
Il y a deux problèmes distincts chez L€)cke : le problème
de Torigine des idées et le problème du rapport de la sensa-
tion avec le inonde. Par le premier problème, on demande
quelle est l'origine des idées; si les idées sont acquises, si
elles sont innées; si c'est la nature, si c'est la liaison qui
nous les donne. En d'autres termes, on demande s'il y a un
PREMIÈRE APPARITION DES PHIIX)S0PHE8 SALARIÉS. 15
verbe dans l'esprit; si ce verbe nous élève au-dessus de la
nature , s'il nous transporte dans le monde de la religion.
Locke nie les idées innées: suivant lui^ le monde des esprits
est imaginaire, le verbe est une erreur. Dans le second
problème sur les rapports de la sensation avec le monde ,
il ne s'agit plus de$ idées générales, il s'agit de démontrer
les chçses extérieures. Comment peut-on les connaître ?
Pourquoi croyons-nous fi leur existence ? Pourquoi les
affirmons-nous ? Ici l'importance de Locke disparaît, le
démolisseur avait concentré son attention sur le^ premier
problème. Quant au monde sensible, Locke se borne à
dire que sans les yeux , sans les mains, on ne pourrait ni le
voir, ni le toucher. Il est si loin de vouloir le démontrer ,
qu'il renoncerait , dit -il , à discuter avec des hommes qui
Jui demanderaient des preuves pour démontrer que nous ne
vivons pas dans un rêve.
Par une manœuvre habile, M. RoyerCollard substitue le
problème métaphysique au problème religieux^ il demande
à Locke ce qu'il ne donne pas, il affecte de ne pas voir ce
qu'il donne. Fort de l'équivoque, M. Royer*Collard accable
l'idéologie comme une théorie insensée, comme un préjugé
scolastique. La polémique du royaliste était audacieuse.
Vous, disait-'il à Locke et'à ses disciples, ennemis des idées
innées, vous tombez encore sans le savoir dans le préjugé
des idées. Vous croyez au monde purce que votre idée
sensible vous Iç prouve, parce que votre sensation vous
le révèle et parce qu'elle en est l'image fidèle^ Ces idées,
ces sensations, ces images du monde, rie sont qu'un der-
nier vertige de la théorie surannée des idées. L'idée , pour*
suivait M. Royer-Collard , détruit le monde: innée ou
acquise, sensation ou image, elle est folle et sceptiique. Les
idées spnt en vous. Pouvez-vous sortir de vou§-mêmes pour
vérifier si elles correspondent aux choses? Pouvez-vous com-
parer vos idées avec la nature dpnt elles offrent le portrait ?
Toujours enfermés en vous-mêmes , vous ne pouvez pas
même savoir s'il y a des choses qui correspondent à vos idées.
16 PREMIÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALARIES.
Jadis on se représentait les idées comme des iàntômes qui
se détachent des objets extérieurs pour pénétrer dans notre
esprit,et y placer les notions du monde extérieur. Descartes
a détruit ces fantômes, il n'a gardé que les idées innées; et,
en niant les fantômes, les disciples, plus conséquents que le
maître, déclaraient que la nature n'existe pas, qu'il n y a
que le monde des esprits attesté par les idées innées. Locke
a détruit Tidée innée, il la remplacée parTidée sensible;
il a voulu substituer le monde matériel au monde spirituel.
Qvelle en a été la conséquence? Son diiciple D. Hume
nous la donne : il ne croit pas au monde des esprits et il
détruit le monde matériel; il- nous apprend que Tunivers
est tout entier dans nos sensations. Les maîtres se trom-
paient, les disciples étaient fous.
Il fallait que le catholicisme fût la religion domirmnte,
pour que la Sorbonne pût s'engager avec sécurité dans
Téquivoque de cette polémique. L'idéologie de Locke dé-
truisait le christianisme ; elle rendait impossible le monde
des esprits , des anges , de Dieu. Toute l'Allemagne la
discutait au point de vue de, Voltaire. M. Boyer-Collard
exigeait qu'elle démontrât la nature, et lui demandait un
compte sévère du moi et du non-moi. L'idéologie de Locke
était révolutionnaire , elle exigeait la vérification de toutes
les pensées par les faits naturels : M. Royer-CoUard la
prenait pour une image matérielle des choses, il la consi-
dérait comme un portrait des objets extérieurs. L'idée
sensible, en se généralisant, expliquait toutes nos pensées
les plus élevées et les plus vulgaires : M. Royer-Collard di-
sait qu'elle veut les expliquer parce qu'elle est un fantôme
^qui sort des objets extérieurs pour venir à nous. L'histoire
des idées sensibles, à travers tous les accidents de l'igno-
rance et de l'erreur, engendre les religions ; elle fausse les
gouvernements , elle dénature l'homme. M. Royer-Collard
critique avec amertume le voyage imaginaire de Tidée-
image qui sort des objets, traverse nos organes, et arrive
au cerveau pour nous donner la connaissance des choses
PREMIÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALARIÉS. 17
qui nous entourent. Enfin Tidéologie de Locke était la philo-
sophie du bon sens; Voltaire s'en emparait. Elle était néces-
saire pour propager le sens commun, disait-il, cette chose si
rare. M. Royer-Collard attribuait à l'idéologie la perte du
sens commun, et il bafouait la philosophie tout entière.
Suivant lui, l'idée s'est glissée dans la philosophie pour
satisfaire l'excessive ambition des philosophes. Tous les
hommes croient à l'existence du monde, c'est là une vérité '
de sens commun : on doit l'accepter comme uœ vérité
première, et, au contraire, -les philosophes ont voulu
l'expliquer. Pour l'expliquer, ils ont été réduits à imaginer
des hypothèses , l'hypothèse a créé l'idée , et l'idée type,
image, fantôme ou sensation, a fait reposer l'existence du
monde sur une simple supposition des philosophes. Tant
que l'hypothèse dure, la philosophie est une erreur ;^quand
l'hypothèse s'écroule, les philosophes déclarent, que le
monde a disparu : c'est là un cas de folie. La Sorbonne
finissait ainsi par accuser dé folie les philosophes, qui avaient
accusé la folie des religions.
Le dogme que venait proposer le philosophe du gou-
vernement était au niveau de sa critique. On n'explique pas,
disait-il, l'existence du monde, on l'accepte. L'esprit rapporte
nos sensations d'une manière immédiate, instinctive et.
irrésistible- à des causes, c'est-a-dire à des objets extérieurs.
La perception , voilà toute la philosophie de M. Royer-
Collard. Pourquoi y a-t-il des choses extérieures? Nous les
percevons. Nous croyons à la distinction du bien et du
mal , et c'est la perception qui nous la donne^ dès que nous
regardons les actions des êtres libres et intelligents ; nous
croyons à la beauté , au sublime , et c'est encore la percep-
tion qui nous montre le beau et le sublime. D'après
M. Royer-Collard , la perception explique tout.
Mettons cette doctrine en présence du bon sens, nous
en verrons toute la portée.
18 PREMIÈRE APPARITION DBS PHILOSOPHES SALARIÉS.
LE VOLTAIRIEN ET LE PHILOSOPHE.
LE VOLTAIRIEN.
Quelle est la vérité que vous venez nous annoncer?
LE PHILOSOPHE.
J'anéantis votre sensation, qui est sceptique et corrup-
trice, et désormais nous expliquerons tout par la percep-
tion.
LE VOLTAIRIEN.
En quoi consiste la perception?
LE PHILOSOPHE.
Elle se compose de cinq éléments. Ce sont : l^Tobjet
qui doit être devant nous; 2** Tirapression de l'objet sur
les sens ; 3^ la transmission de Timpression au cer-
veau ; ii** l'impression qui s'y transforme en sensation;
5<> enfin la perception, qui nous transporte hors de nous
pour nous faire connaître l'objet. Locke ne connaissait que
la sensation. Vous comprenez la supériorité de la percep-
tion !
LE VOLTAIRIEN.
La perception, dites-vous, se compose de cinq éléments :
le premier, c'est l'objet qui est devant nous. Qui nous dit
que l'objet doit être devant nous?
LE PHILOSOPHE.
Vous voyez bien que si cette table n'était pas là, vous ne
pourriez la percevoir.
LE VOLTAIRIEN.
Votre remarque est spirituelle ; mais je demande quelle
est la faculté qui me montre qu'un objet est nécessaire à la
perception de cet objet, que la table est nécessaire à la per-
ception de la table?
LE PHILOSOPHE.
c'est la perception .
LE VOLTAIRIEN.
En second lieu, qui nous dit que cette table doive faire
PRRMIÈRE APPAftlTIOM DES PHILOSOPHES SALARIÉS. 19
une impression sur mes sens pour que la perception se
réalise? -
LE PHILOSOPHE.
Vous comprenez que si la table était derrière un mur vous
ne sauriez la percevoir.
LE VOLTAIRIEN.
Vous êtes subtil; mais je ne tiens qu*à connaître le
moyen, la faculté par laquelle vous découvrez la nécessité
de l'impression pour que Ton puisse percevoir les objet?
LE PHILOSOPHE.
C'est la perception.
LE VOLTAIRIEN.
Vous avez dit que le troisième élément de la perception,
c'est la transmission de l'impression au cerveau. Qui vous
dit que cette transmission ait lieu?
LE PHILOSOPHE.
L'expérience : si je vous coupe les nerfs du bras , votre
bras cesse de sentir ; toute communication avec le dehors
est interceptée.
LE VOLTAIRIEN.
Vous êtes savant; naais qui vous apprend la nécessité des
nerfs pour cette communicatioa?
LE PHILOSOPHE.
Je la perçois.
LE VOLTAIRIEN.
C'est donc la perception. Donc la perception se compose
de trois fois la perception , plus , de la sensation qui a lieu
d^ns le cerveau, et enfin delà perception, qui est toujours la
perception. Il me semble qu'au lieu de cinq éléments vous
auriez pu en compter deux : 1° la sensation, qui est en nous;
2 la perception, qui la rapporte à une cause. extérieure.
LE PHILOSOPHE.
Soit. Toujours est-il que notre perception nous trans-
porte hors de nous , le scepticisme est détruit.
20 PREMIÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALARIÉS.
LE VOLTAÏRIEN.
En êtes-vous bien sûr? Votre perception n'est que la
perception de Locke sous une autre forme, elle n'a pas plus
de valeur que la sensation. Au fond votre chef, M. Royer-
Collard, est aussi sceptique que David Hume sans avoir le
mérite de ce philosophe. David Hume dit : Je crois au
monde parce que je le vois ; M. Royer-Collard dit : Je crois
au monde parce que je le perçois. David Hume dit : La
sensation m'impose une croyance indémontrable; M. Royer-
CoUard dit : La perception m'impose une croyance que je
ne puis pas démontrer. L'impossibilité de démontrer la
sensation , poursuit David Hume , m'impose le doute sur
l'univers tout entier; l'impossibilité de démontrer la percep-
tion, poursuit M. RoyerCcUard , m'oblige de prêter une
foi absolue à l'existence de l'univers. Ma vision , conclut
David Hume, peut me tromper, quoique la nature me force
de croire ; ma perception, conclut M. Royer-Collahd , est
infaillible, parce que la nature me commande de croire. Le
point de départ est le même, les deux conséquences sont op-
posées. Qui a raison? David Hume, qui se souvient du point
de départ : il appelle sensation ce que M. Royer-CoUard
appelle perception. Comme la sensation, la perception est
en nous; comme la sensation, elle est irrésistible et ne
peut se démontrer. Entre les deux hommes, il n'y a donc
qu'une différence. David Hume mesure la portée de sa
donnée, sa philosophie le pousse à voir un peu plus loin
que ses yeux, et, au moment où sa vue se trouble, il avoue
son ignorance. M. Royer-Collard ne veut pas regarder au
loin, et il plaisante ceux qui lui montrent son ignorance.
David Hume lui dit : Vous ne sortez jamais de vous-même.
W. Royer-Collard le réfute, en lui répondant qu'il a fait une
excellente promenade et qu'il va rentrer chez lui. Quel est
le philosophe? A la Sorbonne, c'est M. Royer-Collard ; pour
nous , c'est David Hume , qui écrivait deux traités , l'un sur
la religion naturelle , l'autre sur l'histoire naturelle de la
religion.
PREMIÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALARIÉS. 21
LE PHILOSOPHE.
Vous ne pourriez pous contester le mérite d avoir analysé
la perception mieux que Locke et David Hume.
LE VOLTAÏRIEN.
Je vous le contieste : Locke et David Hume n'analysaient
pas la perception, vous l'avez mal analysée. Ecrivez-moi une
proposition qui renferme une perception , je vous montrerai
par-devant notaire qu'avec vos cinq éléments de la percep-
tion, vous n êtes qu a moitié chemin de votre analyse. Pre-
nons un exemple.
LE PHILOSOPHE.
Cet arbre existe. Voilà une perception.
LE VOLTAÏRIEN,
Elle se compose de deux élémeyits : V Yarbre, c'est-à-dire
le fait, la sensation, le phénomène sensible; 2** Vexistence,
c'est-à-dirje l'idée, le genre, le verbe, que vous avez complè-
tement oublié en dénombrant les éléments delà perception.
Admettez-vous les idéejs? les niez-vous?
LE PHILOSOPHE.
Vous savez que le mérite de notre école est d'avoir ex-
terminé le préjugé des idées, qui survivait dans l'école de
Locke (vol. H, p. 378, trad. fr.)
L5 VOLTAIRIEK.
Donc VOUS niez les idées innées. Que pensez-vous des
catégories d'Aristote?
LE PHILOSOPHE.
Je les admets toutes , et il y en a bien d'autres : Je propose
de compléter le catalogue cCAristotc en y ajoutant un magni'
fique et cœtera (vol. I, p. 140).
LE VOLTAÏRIEN.
Donc vous admettez les idées. Estimez-vous Platon, qui
les a annoncées le premier?
LE PHILOSOPHE.
Nous le considérons comme un fou, à cause, de sa ca-
verne, de ses fantômes et de son soleil.
22 PfiEMlÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALARIAS.
LE VOLTAIRIEN.
Donc vous niez les idées. Que pensez-vous du beau y du
bien, du sublime?
LE PHILOSOPHE.
Je les perçois.
LE VOLTAIRIEN.
Donc vous admettez les idées. Groyez*vous que la géné-
ralisation précède le jugement, ou que le jugement précède
la généralisation?
LE PHILOSOPHE.
C'est là, le problème de la poule et de l'œuf. On ne peut gé-
néraliser qu'après avoir affirmé la notion que Ton généra-
lise. D'un autre côté, laffirmation est un jugement qui sup-
pose un attribut, c est-à-dire une idée généralisée d'avance.
Le problème est insoluble (vol. V, p. 16).
LE VOLTAIRIEN.
Donc vous niez les idées innées; car si vous Içs admet-
tiez, le jugement trouverait en nous des attributs innés, il
précéderait la généralisation. Que pensez-vous des axiomes ?
LE PHILOSOPHE.
Cliaque science a ses axiomes qui sont innés.
LE VOLTAIRIEN.
Donc vous admettez les idées que vous avez niées trois
fois, comme saint Pierre. Vous ressemblez au docteur Reid,
qui n'osait ni affirmer ni nier le Verbe divin.
La théorie de la perception se réfute par elle-même. Il
est certain que la perception se réduit à un jugement; elle
s'exprime donc par la proposition : dans la proposition , il
y a deux éléments, un attribut et un sujet, un verbe et un
fait, une idée et une sensation. M. Royer-Collard a com-
battu les idées et les sensations ; il les a accusées de con-
djuire au scepticisme. Ne s'est-il pas aperçu qu'il a accusé
d*avance les deux éléments de la perception? N'a-t-il pas
vu qu'il a refuté lui-même son pro|)re Jj^stème? L'idée est
en nous , elle est donc sceptique ; la seiisation est encore
en nous, elle est sceptique à son tour. Par l'idée innée.
PKEMIÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALAAIÉS. 2 S
M. Royer-Collard condamne au scepticisme Descartes et ses
disciples ; par la sensation, ilcondarane au scepticisme Locke
et ses disciples. N est-il pas miraculeux que M. Royer-Collard
ait découvert une véritë assurée dans la perception qui réunis^
sait les objets de ses plaisanteries, Tidée et la sensation?
Supposons que la perception soit infaillible, puisque la
Sorbonne Va dit; le doute renaît sans la permission de la
Sorbonne, au sein même de la perception. C'est que 1^ con-
tradiction envahit le monde, elle met aux prises le fini et
Tinfini, Tétre et le non-»étre et tous les contraires sur tous
les points de la création. Si le monde est éternel, il nous
offre la contradiction d'une série infinie de causes finies ;
s'il est créé par Dieu , nous avons la contradiction d'un Dieu
infini et d'un monde fini. Le temps est éternel, et cependant
le moment actuel le divise en deux infinis: l'espace n'a pas
de limités, et cependant le lieu que j'occupe le limite. Tout
change, tout s'altère, tout passe, et l'altération est contra-
dictoire; par elle les choses cessent d'être ce qu'elles sont,
elles violent les lois de fidentité, elles sont en opposition
avec les premiers axiomes de la logique. S'il y a des genres
comme l'homme, l'animal, ils sont en même temps dans
tous les individus qu'ils embrassent; l'homme est dans
tous les hommes, l'animal dans tous les animaux : le genre
finit par être un çt multiple. S'il n'y a pas de genres, si l'in-
dividu est seul, comment expliquer cette illusion du genre
et les. sciences qui se développent par les genres? La con-
tradiction est universelle^ infinie ; elle est permanente dans
l'esprit de l'homme, condamné à concevoir en même temps
le mal et le bien, les lumières et les ténèbres, la force et
1^ faiblesse, sans que jamais on puisse se soustraire au rè-
gQQ de la discorde qui crée tous les êtres. Et la vie est
enoportée par cette contradiction , le vice et la vertu s'y
tiennent par un lien absurde et indissoluble. Devant Dieu
1&. vie est-elle une tragédie? Ëst*elle une comédie satanique?
Est-elle un drame qui aurait commencé ici-bas pour finir
dans le ciel? La perception est muette ou absurde.
2U PRË^lÈHË APPAKITION DES PHILOSOPHES SALARIÉS.
Nous avons vu que la perception aous impose d'avance
l'obligation de tomber d'accord avec le sens commun. Nous
avons vu qu elle proscrit les plus grandes pensées de la phi-
losophie, et qu'elle accuse de folie la philosophie du bon
sens. Unicuique suiim : rendons la théorie du sens commun
à son inventeur, le R. P. Buffier, de l'ordre de Jésus. Il l'an-
nonce dans son cours par les Principes nouveaux et simples
pour former le langage ^ f esprit et le cœur. C'est Reid lui-
même qui le cite. Puisque la théorie du sens commun est
appuyée par l'autorité du père Buffier, acceptons-la , nous
ne saurions lui résister. Ici encore, nous jouons de mal-
heur ; plus on cherclie le sens commun , moins on le
trouve. M. Royer-Collard , Reid, toutes lès publications de
l'école écossaise ne le définissent pas. Où est le sens com-
mun? Il n'est pas dans nos facultés ni dans leur développe-
ment naturel : à ce titre, toutes les opinions, les vraies et
les fausses, seraient également dans le sens commun. Il
n'est pas non plus la perception. Reid l'avoue, la percep-
tion est immédiate, elle est antérieure à tout raisonnement:
c'est la connaissance de l'idiot qui regarde les objets qui
l'entourent; elle ne peut ni détruire aucune erreur, ni véri-
fier aucune opinion. Le sens commun n'est pas encore dans
l'intelligence des masses, qui crée les religions ; il n'y a pas
un seul axiome qui n'ait été violé par les dogmes universelle-
ment acceptés, pendant des siècles, chez les peuples les plus
barbares et les plus civilisés. L'unité et la trinité de Dieu,
l'Eucharistie sous les deux espèces, une foule de mystères
chrétiens, bouddhistes, brahmaniques, païens, montrent
que le sens commun est poussé à s'abjurer et à se renier.
Il n'est pas plus chez les peuples que chez les philosophes.
En quoi consiste donc le sens, commun? Il n'est pas dans
les facultés , il n'est pas dans l'intuition des choses , il n'est
pas dans l'intelUgepce des peuples, il n'est pas chez les phi-
losophes les plus célèbres ; Reid ne l'a pas défini : je crains
de ne pas le trouver. Quelque part Reid nous dit que le
sens commun distingue la folie delà saine raison: soit.
LA RÉACTION DE L ECLECTISME. ' 25
Comment sépare-t-il raliénation mentale de la saine raison?
Quel est le moment fatal qui sépare Terreur de la folie?
Comment découvre-t-on ce moment? Il n'y a pas chezReid
ni chez tous ses disciples une ligne qui nous éclaire sur ce
problème, Tun des plus élevés de îa science. Évidemment
la théorie du sens commun n'a été qu'un piège tendu à la«
philosophie pour l'arrêter dans sa marche : Reid la propo-
sait par timidité, M. Royer-Collard la proposait à dessein.
Elle nous présentait les hommes du xvm^ siècle comme les
disciples absurdes d'un maître égaré, et la Sorbonne s'em-
parait de la théorie du sens commun pour préparer l'accu-
sation de folie dont on, accable depuis trente ans tous les
hommes qui continuent la révolution de Voltaire et dé
Rousseau. C'est ainsi que la philosophie officielle a organisé
sa première réaction. Peut-être les théories étaient-elles plus
cpupàbles que les hommes. J'accuserai peu, si l'oU' veut,
M. Royer-Collard, et je respecterai M. Laromiguière ; ce-
pendant j'affirme que, sous l'empire, on enseigna Tidéologie
en supprimant ses conséquences. J'ajoute que M. Royer-
Collard, royaliste de naissance, en attjaquant la théorie de
Locke, combattait d'une manière détournée, par les procé-
dés scientifiques de l'école écossaise , tous les ennemis
"vivants de la royauté restaurée.
CHAPITRE ni.
£ia Réaction de l'Éclectisme.
La Sorbonne s'était chargée de confisquer le sens com-
mun au profit du gouvernement. La tâche était rude. Reid
ne pouvait résister à la révolution, à Voltaire, aux idées
nouvelles. Il fallait redoubler d'efforts, la Sorbonne avait
besoin d'un homme assez habile pour renouveler son abat-
jour : cet homme fut M. Victor Cousin ; labat-jour fut l'éclec-
tisme.
26 LA RÉACTION DV. l'ÉCLECTISME.
M. Cousin est né dans rutiiversité; on ne lui connaît
pas dautre famille, et il lui porte une affection de moine.
^11 en chérit les grades, les titres, les dignités; il en vénère
la hiérarchie, le grec et le latin. L'esprit ne manque pas à
M. Cousin, toutefois la pédanterie de Técole fait le fond
xleson caractère. Il s en moque et il y tient; il l'impose par
malice et il en est dupe par entrain; il estime les idées incen-
diaires et il les étouffe avec plaisir. Ce contraste de malice
et de .pédanterie fait l'imprévu de ses saillies : il nous don-
nera le secret de sa philosophie.
Élève, protégé , suppléant de M. Royer-Collard , M. Cou-
sin était nourri dans les sages doctrines de Reid : il adorait
la perception; la sainte ardeur avec laquelle il réfut^itla
sensation édifiait déjà la Sorbonne. Du jour M. Cousin ou-
vrit au hasard la Critique de la raison pure^ de Kant : ce fut
le jour qui décida de son bonheur. C'est que le nouveau
professeur Venait de découvrir chez Kant une mine d'or,
un véritable trésor d'argumentations pour accabler la phi-
losophie de Locke. Kant avait revendiqué définitivement
les idées innées vingt ans avant que Royer-Collard prit la
parole sans trouver une conclusion. Voici le verdict de
Kant qui clôt le débat sur les idées innées et acquises.
Y a-t-il des idées innées? Oui, d'après Kant, il y a des
idées innées. Les sensations sont variables et finies : parmi
nos idées, il y a des notions nécessaires et universelles; la
nécessité et Tuniversalité sont des caractères qu'on ne peut
attribuer à la sensibilité. Il y a donc des idées innées : le
temps, l'espace, la substance, la cause, Dieu, notions
éternelles et infinies, et partant inaccessibles à la sensation.
La nature, loin de nous donner ces idées , les suppose sans
cesse. Pouvons-nous percevoir le mouvement sans suppo*
ser le temps? Pouvons-nous regarder les corps sans suppo-
ser l'espace? Tout objet ne suppose-t-il pas une substance?
Tout phénomène ne se présente-t-il pas comme l'effet d'une
cause? La nature ne nous est donnée qu'à la condition des
idées.
LA RÉACTION DE l' ÉCLECTISME. 27
CJn second problème se piésente^à Rant. Les idées, ces
ailes de rintelligence, peuvent-elles nous transporter dans
une région supérieure à la nature physique? Oui, répond
Kant, les idées peuvent nous transporter sur le terrain des
religions. On ne saurait en douter. Qu'cm jette un regard sur
Ihistoire de la philosophie : les philosophes parlent de
Tâme, deFesprit^deDieu, du temps, de l'espace, de Tin-
fini. Â quoi tiennent ces connaissances, si ce n'est à des
jugements suggérés par des idées innées et supérieures à la
sensation? Qu'on jette un regard sur l'histoire de l'huma-
nité : elle ne s'explique que par les religions, et ce sont les
idées qui créent les religions pour résoudre les problèmes
sur Dieu, la création , la liberté, la Providence : problème9
qui dépassent tous l'expérience.
On devine le parli que M. Cousin pouvait tirer de la
théorie de Kant : la théorie était nette, et catégorique. L'Ai*
lemagne l'admirait; les femmes mêmes la connaissaient ^ en
France, par madame de Staël; il ne restait qu'à l'introduire
à ia Sorbonne , qui était seule à l'ignorer. Son plan fut bien-*
tôt arrêté. H se proposa d'accabler Locke et tous les phi-
losophes du xvin* siècle par le système de Kant. Pour
donner de l'éclat à l'entreprise, il traduisit Platon, l'homme
des idées innées, l'ennemi des sophistes , auxquels M. Coii^
sin comparait charitablement les philosophes de la révolu*
tion. La restauration devait applaudir, la théologie devait
approuver l'entreprise de sa bonne sœur, la philosophie of-
ficielle. D'un autre côté, les libéraux pouvaient'iU blâmer
une discussion philosophique? Kant les forçaH au silence.
Par malheur, le verdict de Kant sur les idées ne se réduit
pas à deux points. Après avoir affirmé qu'il y a des idées ,
et que les idées nous transportent au delà du monde sen*
sible , le philosophe allemand se pose deux nouvelles ques-
tions , qu'un professeur sage et modéré aurait prudemment
dissimulées.
La suggestion , se demande Kant, par laquelle les idées
nous transportent au delà de ce monde, est-«lle légitime? Ici
28 LA RÉACTION DE L ÉCLECTISME.
Kant répond négativement. Suivant lui, les idées sont^é-
cessaires et universelles ; l'universalité et la nécessité nous
forcent à soumettre tous les phénomènes à l'empire des
idées; elles nous condamnent à supposer au corps la con-
dition de l'espace , au mouvement celle du temps; elles
nous font supposer une substance dans tout objet, une
cause à tout efFet. Mais, au moment ou nous abandonnons
le terrain de l'expérience pour nous livrer à la suggestion
des idées, nous tombons dans d'inévitables contradictions.
La dialectique transcendantdle est condamnée à Terreur.
Kant analyse l'illusion dialectique, et il la démasque par la
lutte des deux termes opposés du fini et de l'infini. Il montre
que le temps et l'espace sont finis et infinis; que la nature
en subissant la condition du temps et de l'espace, en subit
les contradictions; que ces contradictions se représentent
sous une nouvelle forme en opposant la nature à Dieu. C'est
pourquoi la philosophie se développe à travers de fausses
antithèses, qui ne lui permettent de croire ni au monde ni
au néant, ni à Dieu ni à la nature, ni à la grâce nia la li-
berté, ni à la Providence ni à la fatalité. C'est pourquoi la
philosophie athée ou religieuse se développe par une dis-
cussion continuelle, où la vérité se dérobe sans cesse à la
pensée , éternellement étrangère à l'objet qu'elle prétend
affirmer. Où est donc la vérité, d'après Kant? Dans le phé-
nomène, dans l'apparence sensible ou idéale. Il n'y a de
vrai, pour Kant, que le monde de Locke ou de David
Hume, rieft de plus. Kant a rendu à l'intelligence les ailes
de l'idée , mais il lui a ôté l'air au delà de ce monde.
La religion est perdue ; de là un dernier problème : quelle
sera la règle de nos actions? La justice, répond Kant: la
fatalité du jugement nous fait croire à la nature, la fatalité
delà vie nous fait croire à là justice. La critique détruit
tout. La justice nous commande d'accepter les dogmes que
la critique rejette. La justice nous fait croire à notre liberté,
bien qu'elle soit en contradiction avec la loi des causes et
des effets; la justice replace Dieu sur son trône,- bien qu'il
\
LA RÉACTION DE l'ÉGLECTISME. 29
soit en contradiction avec le inonde; la justice nous fait
affirmer notre chute, bien qu'elle soit inexplicable; elle . ^
demande une rédemption , quoiqu'elle soit impossible. La
justice invoque la grâce, elle c^^nise TÉglise, elle relève
tous les dogmes du christiani^^^^en que, devant la criti-
que, ils ne soient que des illu^^^^^nscendan taies. D'après
Kant, la religion de la justicese réalise sans cesse; ses pro-
grès expliquent tous lesj^^^^de Thistoire, et elle tend à
réunir tous^^|Sft|£S^H^Re confédération universelle.
Un jour l^^^^^^Eme renouvelé choisira dans chaque
État les hom^^^H|>ius dignes, et, ^n les associant, il for-
mera l'Église mHffelle et véritablement ^j|plique. Ç)
Les deux premières questions de KanWlaient inôffen-
. sives et orthodoxes : les deux dernières étaient plus que
voltairiennes. Locke^ie les idées parce qu'il les redoute,
Kant les admet parce qu'il les a vaincues > l'école de Locke
nie le Verbe, de crainte du cnristianijsme ; Kant admet fe
Verbe, parce qu'il domine le christianisme. L'idéologie de
Locke attaque le christianisme gar le dehors; elle lui oppose
la nature, des documents historiques, des faits. L'Église
échappait à la caftistrophe, protégée par le principe invi-
sible des idées. Kaut attaque le christianisme sur son pro-
pre terrain ; il lui arrache le Verbe, il lui enlève le Christ.
Étonnée , la savante Allemagne se grogpait autour de
Kant : k. Critique de la raison pure était l'évangile d'une
nouvelle révolution philosophique ; elle disposait du Christ.
A la voix de Kaut, les croyances dijprotestantisme se dis-
solvaient pour devenir une science dans les systèmes de-
Fichte, de Schellingje Hegel, tous fidèles àJ^^f^, à la con-
tradiction de Hdée^^alée par Kant, au principe quâ>^^\
rédemption doit être notre œuvre, et que la révçlution èsj:
l'aurore naissante de la rédemption naturelle.
M. Cousid, trop heureux de réfuter Locke par Kant, ne
voulait nullement suivre le philosophe de Kœnigsberg.
Autant valait exposer Babœuf .en pleine Sorbonne. Si
l'idéologie de Lqcke renfermait le germ^ de la mfjfeution
o
50 LA RÉACTION DE L*ÉCLEGTISME.
politique, Tidéologie de Kant était le principe de la révolu-
^*" tion sociale. D'après Kant, c'est la raison qui gouverne le
monde; ce ne sont pas les petites causes qui expliquent les
grands eflfets ; Thistoire n^es^ms une comédie, les religions
ne sont pas des folies j^^Bises, les révolutions ne mar-
chent pat au hasard, fil^^ffi^chent vers une^glise natu-
relie et universelle. C'est à la réalisation de cette Église que
travaille le socialisme : il n^^^^lus le passé comme Vol-
taire; il y voit le progrès d^^Himit^yBj^xhe le règne
de la vérité ef^de la justice. Le soci^HBn^K'arréte pas
aux négations de Lodke, aux démolmHHBRiues : elles
Q laissent debouLjp^tyraonie du capital ; engraissent passer
l'anarchie de IsTKre .concurrence; elles soumettent Tintelli-
gence à la richesse, la vertu à la propriété, elles réduisent la ^
justiceà TabsQnc^ de toute justice. liefliristianisme sacrifiait
l'homme au prêtre ; la révolution politique sacrifie le pauvre
au riche. Le socialisme attaque donc en même temps le chris-
tianisme et la révolution, Terreur etl'anarchie, les préjugés
et la démolition. Fourier et Saint-Simon, se trouvant seuls,
proposaient leurs théories tfux ministres de Napoléon, de
la restauration, aux hommes de tous les partis : leur in-
tention très arrêtée était de supprimer à jamais toute révo-
lution. Ils combattaient la révolution comme Kant combat-
tait Locke. Kant attaquait le priiïcipe, ils attaquaient les
conséquences. Kant redoublait le mouvement réyé^lution-
naire dans le monde des idées; ils le redoublaient dans la
' région des intérêts.
M. Cousin se fit une^loire et un devoir de mépriser ces
théories. Ajlffis^avoir pillé Kant co ntre Locke, il tourna
Xoqtre Kanitot/tes les batteries de l^^^rcej^iop et du sens
commun. Les arguments les plus surannés, les7)rQuves les
mieux réfutées, tout lui sembla utile pour rendre l'univer-
sité inaccessible à la nouvelle révolution. C'est ainsi qu'en
combattant Locke par Kant et Kant par Reid, M. Cousin ar-
rangea une sorte de philosophie qu'il appela éclectique,
parç^/||4i^ile étaii un choix de toutes les opinions les plus
LA MÉTHODE DE l'ÉCLECTISME. 31
orthodoxes. Ennemi de Locke, il combattait cette idéologie
de la sensibilité persécutée par Napoléon, exécrée par la
restauration; ennemi de Kant, il g^uerroyait contre des
impiétés paradoxales et effrayantes, qui contenaient en
germe une seconde révolution.
Une double réaction : telle fut la pensée de Téclectisme.
Id. Cousin a eu le mérite de la continuer sans fléchir un
instant. Les jésuites ont pu le faire suspendre sans lui arra^-
cher un mol qui pût le compromettre; le libéralisme a pu
Tnpplaudir sans jamais le séduire. Ses leçons, ses ouvrages,
ses théories, ses commentaires, tout chez lui a été inspiré
parla pensée d'étouffer les principes de deux philosophies
libératrices. Si Ton oublie Tidée de la double réaction,
M. Cousin ne pourrait plus être expliqué ; de même que si
Ion oublie le principe de la double révolution , toute la phi-
losophie, depuis la Renaissance, n offriraitplus aucun sens.
CHAPITRE IV.
La méthode de l'Éclectlitiiie.
L^artifice de Téclectisme se montre dans la forme même
des ouvrages de M. Cousin. Ces ouvrages sont toujours des
réfutations, des précis historiques, des commentaires, des,
fragments ou des préfaces. M. Cousin se cache constam-
ment derrière quelque philosophe qu'il traduit, qu'il combat
ou qu'il commente. Il ne se montre jamais de front, jamais
il n'imprime un tiaité. Tout penseur qui conçoit forte-
ment une théorie éprouve le besoin de l'expliquer sous la
forme de traité, (jui appUque directement sa pensée à tous
les problèmes. Aristote, Platon, Locke, Kant,Jes vrais phi-
losophes se présentent avec des traités. Nul doute qu'il
y aurait cruauté à demander à M. Cousin des livres
comme V Essai sur Ventendement humain, ou la Critique de la
raison pure. Cependant nous pouvons lui faire l'honneur
32 LA MÉTHODE DE LÉCLÊCTISME.
de le comparer au père Buffier, qui avait sa pensée, et qui
nous a donné le Traité pour forma' le langage y t esprit et le
cœur, M. Cousin a senti le besoin de ne s'expliquer par
aucun livre dogmatique. Pour découvrir sa pensée, il faut
la chercher au bout d'une réfutation, au milieu d'une dis-
cussion; il faut au moins la dégager de l'érudition qui l'é-
touffe. Ce n'est pas que M. Cousin soit obscur , il est trop
clair; il se répète sans cesse; il expHque les choses les plus
évidentes avec une opiniâtreté qui décourage; il ne nous
fait grâce d'aucun détail. Mais sa théorie, sans le clinquant
des citations, des grands noms qu'il cite ou qu'il combat, ne
lui aurait donné aucun succès et n'aurait jamais caché la
marche oblique de l'éclectisme.
Si M. Cousin se montre de profil, notre intérêt est de le
regarder en face; nous examinerons son système, abstrac-
tion faite de la forme ^u'il a donnée à ses livres.
Quelle est la méthode de l'éclectisme? C'est M. Coqsiii
lui-même qui nous engage à lui adresser cette question. Il
insiste sur l'importance de la méthode. Suivant lui, le moin-
dre vice au début suffit pour altérer la philosophie tout
entière. Quelle est donc la méthode de M. Cousin? Nous ne
le savons pas, parce que M. Cousin l'ignore lui-même. La
philosophie moderne a mis en présence les'deux méthodes
de Bacon et de Descarteé, également fortes et complète-
ment opposées. L'école écossaise adoptait la méthode de
Bacon : disciple de M. Royer-CoUard, M. Cousin commence
par suivre Bacon eh réfutant Descartes. «C'est Descartes,
» disait-il en 1815, qui imprima à la philosophie ce caractère
» systématique et audacieux qu i la j eta d'abord dans une direc-
» tion sceptique (1). » Dans la suite, M. Cousin reste encore
fidèle à Bacon, et il lui rend un hommage éclatant dans la
préface des Fiagmenis philosophiques^ qu'il imprimait en
1826. Laissons-le parler lui-même : « Le sage et judicieux
» Locke, dit-il, se réfugia le premier dans la psychologie
(i) Cours de i8i5-i82o, vol. l", leçon d'ouverture.
LA MÉTHODE DE L ÉCLECTISME. 33
» contre les erreurs, alors irrésistibles, du transcenda nta-
» lisme (cartésien); et, dès la fin du xviii* siècle, l'Europe
» eut une analyse dé Fentendement qui portait déjà quel*
»ques caractères de la méthode indiquée par Bacon dans le
» siècle précédent. Je ne dis pas que l'analyse psychologi-
»que n ait jamais été soupçonnée avant Bacon, ni pratiquée
» avant Locke ; je sais qu'il n'y a ni méthode ni théorie en-
vtièrement nouvelles dans l'histoire de l'esprit humain, et
» que, chez les modernes et chez les anciens, dans Deiscartes
» et dans Aristote, il y a d'assez beaux exemples, et même
» des modèles partiels d'analyse psychologique. Mais quand
» on néglige les exceptions particulières, il me semble que
vl'on peut dire avec exactitude que Bacon est le pre-
» mier qui ait proclamé les lois de la méthode psychologique,
»et Locke le premier qui les ait suivies (1).» Voilà un
texte décisif; la déclaration est formelle: malheureuse-
ment M. Cousin, ^ plus tard , sans changer de système,
voulut être cartésien à tout prix. « C'est à Descartes, disait-il
» en 1845, que nous empruntonsla méthode empreinte dans
» toutes les pages de ces cinq volumes : » les cinq volumes
de ses premiers cours (2). Ailleurs, c'est la même profes-
sion de foi : « C'est à Descartes, disait-il, que la philosophie
» doit cette méthode, sans laquelle il n'y a pas dé salut pour
» elle. En effet, comment procède Descartes? Il rejette pro^
» visoirement toutes les idées qu'il a reçues jusque-là sans
»les contrôler, décidé de n'admettre que celles dont il a
» reconnu la valeur (3). » Les Fragments cartésiens, que
M. Cousin publiait en 18/i/i, ne sont (|u'une apologie conti-
nuelle delà méthode cartésienne. Je pourrais remplir vingt
pages, si je voulais rapporter des citations , d'ailleurs inu-
tiles, pour confirH^ l'adhésion de M. Cousin à la méthode
cartésienne. ^i
L'éclectisme était achevé, et M. Cousin l'attribuait da~
(i) Frag , philos., i** ëdit.,' i8a6, préface, pag. lxxvi.
(a) Cours de i8i5-i830, vol. I, avertissement, paff. x-xi.
(3) Cours de 1817, vol. IT, pag. 5.
3
Ih LA MÉTHODE DE l'ÉCLECTISME.
bord à BacoD, ensuite à Descartes. Pourquoi ces revire-
ments? Jeune, M. Cousin croyait encore Bacon inoffensif :
bientôt Bacon, le guide de Locke, le rnaitre de Voltaire , te
précurseur de la révolution, embarrassa M. Ctmsini et,
arrivé au pouvoir, il jugea prudent d attribuer Téclectisme à
la méthode cartésienne. Descartes semblait plus orthodoxe :
il avait eu pour disciples Bossuet, Fénelon, iiiVe foule d*é-
véques et de cardinaux ; le nonl de Desoârtes pouvait co)>
cilier la philosophie éclectique avec TÉglise, la cour et {es
dévots*
M. Cousin s'est efforcé de masquer sa contradtctimi. En
réimprimant ses cours de 1815 à 1620 , il assure que son
hostilité pour la méthode cartésienne n a été qUe TerrelFr
momentanée de sa première jeunesse; il affirme que Ter-
reur à été rectifiée dès les pretoières leçons de 1817. « Les
» vues, dit-il, sur le rôle sceptique de Descartes, dans la phi-
a losophie , ont été désavouées et abandonmées par nous
» dès cette année (181 5), au bout de quelques leçons, comme
» on peut le voir à la page 24, et dans la leçon VI, pàge27 ,
9 OÙ la vraie pensée de Descartes est rétablie et défen*
n due{l). » Notre déférence pour le chef de Téciectisme ne
doit pas nous empêcher de regaixler la date de la publi-
cation des prétendu js coors cartésiens de 1815 à 1820.
C'est en 1845 quils ont été imprimés chez Hachette ,
par les soins de M. Cousin, devenu ainsi son éditeur et son
propre historien. Sans toucher anjond, dit-il, fl apoii, cor-
rigé, perfectionné les leçons. Or, parmi les perfectionne-
ments il y a celui de les avoir falsifiées, «pour faire croiï-e à
Torthodoxie cartésienne qu'il affichait à la Chambre des
pairs. La falsification est évidente. Qu'on lise la frréface des
Fragnients philosophiques Ae 1826. € est J^le meilleur mor-
ceau qui soit sorti de la plume de M. (S3k\n : il y réstnwe
Téclectisme; tontes les questions y sont posées et résolues,
et toutes les solutions sont attribuées au mérite de la mé-
(i) Vol. T, pag. 9, noie.
LA MÉTIÏODE Dfe LÉCtECtlSME. 55
thode baconietine. Là l'éclectisme est dicté par la vraie
méthode de Bacon suivie j)ar le sage et judicieux Locke :
coipmedt se fait-il donc que récleciisme soit empreint de la
méthode cartésienne , hors de laquelle il ny à point de salut
pour la philosophie ? On le voit, M. Cousin a proclamé Bacou
par routine, Descartes par calcul , et il a couronné son revi-
rement d'opinion par une falsification.
Les deux méthodes de Bacon et Descartes ne sauriaiettt
être plus opposées. Bacon prêche l'observation ; Descartes
est à la recherche de la certitude. Bacou étudie les faits ;
Descartes les dédaigne et considèi-e 'conitnié faux tout ce qui
n est pas absolumient certain. D après Bacon , la natuiMe est
le livre de Thomme; d'après Descartes, la science est ail-
leurs '/les mathématiques seules nous»en donnent Tîmage.
L étude de la nature conduit Bacon à l'action ; Descartfes
conduit à la contemplation; Les disciples de Bacon sont
d abord des physiciens , eiksuite des savants, enfin des ré-
volutionnaires ; lés disciples de Descartes sont des méta-
pkysiciens, des faiseurs de systèmes, comme Malebrahche,
Spin )'sa ta Leibnitz. Les deux génies ont ouvert deux voies
opposées : Téclectisme aurait-il concilié îa contradiction
des deux çiéthodes ? Elle est inévitable comme la lutte du
contingent et de l'absolu^ du changement et de l'immobilité,
de la différence et de l'identité, de la nature et de la logique.
Tous les phénomènes sont tour à tour vrais ou faux, sui-
vant qu'on les analyse d'après l'observation baconienne oit
d'après le criticisme cartésien. Pour Bacon , la géométrie
du monde divin de Descartes est un monstre ; suivant le
criticisme cartésien, Ja nature se développe par l'absurde,
témoin Mallebranche et Leibnitz^ qui la créent par la raison.
On ne trouve de méthode, ou plutôt on ne trouve de repos
qu'en abordant franchement la contradiction elle-même. Ne
le dissimulons pas, elle existe; comprimée sur un point,
elle éclate sur tous les autres points, elle force les philoso-
phes à errer de système en système , c'est-à-dire à tomber
de contradiction en contradiction. Puisqu'il est impossible de
36 LA MÉTHODE DE L ÉCLECTISME.
vaincre rantioomie, le premier précepte de la méthode sera
celui qui en donne la formule. Elle se réduit à lopposition
de la nature et de la logique considérée dans la triple forme
de Tidenlité, de Téquation et du syllogisme. La logique dé-
truit le monde tout entier; elle nous défend de Taffirmer,
de le nier , de rester en nous, de sortir de nous. Elle défend
aux choses dedevenir , de périr, de se transformer.: c'est
elle qui défend à Socrate de naître et de mourir. Elle veut
que tout objet reste éternellement le même, absolument
unique. Fuyons donc la logique, elle est folie; soumettoos-
nous à la révélation ; que la révélation naturelle soit accep-
tée comme un fait. Ne cherchons pas à la dominer, à l'ex-
pliquer, elle est impossible et absurde; mais elle paraît,
donc elle est. La formule de la contradiction est donc le
précepte négatif de la méthode; la formule de la révélation,
où l'être s'identifie avec le paraître, donne le précepte po-
sitif. La logique doit obéir au fait ; elle ne doit être que
l'instrument des phénomènes, la servante de la révélation.
En présence de la révélation contradictoire, fille des con-
traires , objet d'une discorde sans fin , nous devons dire
comme Tertulien : Credo quia absurdum. Là où la révéla-
tion manque, le doute doit être absolu. Descartes et Bacon ne
se concilient, si Ton peut se servir de cette expression, qu'à
la condition de donner d'abord libre carrière au criticisme,
pour faire acte ensuite d'aveugle soumission à la nature.
Descartes a commencé le criticisme. Bacon la soumission.
Au fond , la méthode de^. Cousin n'est que celle de Beid^
la méthode psychologique, espèce de monstre intermédiaire
entre les deux méthodes opposées de Bacon et de Descartes.
A la suite de Beid, M. Cousin prêche l'observation du moi ;
il veut qu'avant tout la philosophie se fonde sur les faits
intérieurs, sur les phénomènes de la conscience. La révé-
lation naturelle est double : elle nous montre d'un côté les
choses , de l'autre les pensées , hors de nous le monde, en
nous des croyances. M. Cousin veut que la philosophie .
commence par observer 'nos pensées et nos croyances.
Ul.
LA MÉTHODE DE L ECLECTISME. 37
Pourquoi choisir les pensées, les croyances, plutôt que les
ch'oses et le monde? Pourquoi préférer le moi au non-moi ,
la conscience aux objets extérieurs? M. Cousin répondra
que le monde extérieur dépend de ma pensée, que son exis-
tence est à la merci de mon jugement. Soit : voilà un rai-
sonnement critique et tout à fait cartésien; il jette le doute
sur la nature, et Bacon ne manquerait pas de répliquer :
Ma personne, ma pensée, ma conscience, ne supposent-elles
pas l'existence des choses extérieures? Tout médit que je
suis une partie du monde, que le monde est la condition
de mon existence, que ma pensée ne serait pas sHl n'y avait
pas les objets qu'elle affirme. Pourquoi donc ne pas débuter
par la nature? Pourquoi observer d abord les idées de sub-
stance, de cause, de temps, d'espace, au lieu d'observer
préalablement la substance, la cause, le temps et l'espace?
L'observation psychologique n'est pas baconienne, elle n'est
pas cartésienne; elle suppose toute la méfiance du criti-
cisme pour le monde extérieur, et une fois engagé dans
l'observation intérieure, M, Cousin se trouvera pris à toutes
les souricières du criticisme.
Les contradictions ne tardent pas à surprendre M. Cou-
sin. Qu'observe-t-il? La conscience. Qui l'observe? C'est
le moi. Qu'est-ce que le moi? C'est encore la conscience.
Voilà ^nc la conscience qui observe la conscience. Peut-
elle s'observer elle-même? La conscience (jst tout entière
dans ses manifestations : c'est ma joie, ma douleur, ma
pensée, ma ^nsation; ôtez ces phénomènes, je disparais, je
ne sais plus que j'existe. Comment la conscience pourrait-
elle se séparer de ses phénomènes pour s'observer? Évi-
demment le moi qui observe ses phénomènes , c'est le vide
qui regarde le plein ; si, au contraire, ce sont les phénomènes,
c'est-à-dire la pensée, qui observent le moi, c'est le plein qui
regarde le vide. M. Cousin tombe dans ce cercle vicieux
avec tout l'attjrail de ses procédés scientifiques. Il se débat.
« La conscience, dit-il, n'est pas une faculté spéciale qui
» aperçoit d'un côté ce qui se passe de Fautre. Il n'y a pas
38 LA MËTHO0IS DE LÉGUCTISAIE.
» une scène isolée où set passedt les événements de ta vie
» intellectuelle^ et vis-à-vis de quelqu'un dans le parterre qui
n t^ contemple. Ici^ pour ainsi dire, le parterre est sur Ja
n scène 9 (1). A la bonne heure, le parterre est sur la scène
ou ta scène dans le parterre: la confusion est complète.
a 1(6 moi , conclut M, Cousin^ est lapparition de Tesprità
» lui-même par une action redoublée en elle-même et re-
» tournante elle-même, c'est-à-dire dans la conscience (2).»
Voilà toujours la conscience qui sobser\'e, le plein qui re-
garde le vide ou le vide qui ref^arde le plein.
La critique est inexorable : la révélation naturelle peut
seule nous sauver* Par elle, tout phénomène nous dit le
rôle qu'il joue et la place qu'il occupe. Or la révélation na-
turelle nous montre ma pensée et la nature unies par des
liens indissolubles. Ma pensée tombe toujours sur un objet
qui lui est étranger, sur une chose, sur un souvenir; son
affirmation ne tombe jamais sur elle-même. La pensée se
déclare donc observatrice et la nature se déclare observée :
que laufituresoitun objet matériel hors de moi, ou la vie en
moi , elle est^oujours observée ; la pensée observe et affirme.
Si ou supprime 1^ nature, la pensée est supprimée. M^ Cousin
s^ttacbe à cette vérité mal comprise comme à une planche
de salut, pour démontrer que la conscience peut S'observer
elle-mêipe. Suivant lui, notre conscience seule ne s'aperçoit
pas; il faut un obstacle, le choc du non-moi, pour que la ré-
flexion revienne sur nous-méme, et c'est alors que la con-
science observe la conscience. Avant le choc, elle nefeisait.
pa3 grande attention à ses affaires : dans cet état, M. Cousin
l'appelle spontanée. Après le choc, nous nous replions sur
nous-méme, et la conscience s'observe à son aise : c'est
ici la conscience que M. Cousin appelle réfléchie. Notre ré-
ponse est simple : la conscience spontanée ne s'observe pas
elle-même, nous ne savons pas ce qu'elle est ; la conscience
(i)Fm5f. philos.^ pag. 217,
(a) Ibid.
LA MÉTHODE D£ L ÉCLECTlftlIE. |§
réfléchie ne s'observe pas non plus, elle n'est que la pensée
à la merci de ses ol^ets, p,9|;)[)|i]qp||; admettre cette con-
science qui a besoin a un ctioc pour voir ce que le choc ne
lui donne pas? La théprig est si étrange qu'elle étonne
M. Cousin lui-même. « Est-il possible, dit-il, de découvrir
» le spontané sous le réfléchi? En apparence, non. Nous
» ne pouvons éclairer le point de vue spontané qu^en le dé-
» truisânt. Il faudrait sentir ïe moi se déployant lui-même,
» sans aucune impulsion extérieure, agissant par sa propre
» vertu, mais agissant sans être commandé d'agir,* ne se
» déterminant point encore, mais déterminant ses actes ou
» ses pensées, se trouvant sans être cherché, s'aperceyant
» sans se poser ; en un mot, spontané, mais non plus volon*
» taivjë et libre. » M. Cousin a raison, on ne s'observe qu'à
la condition de détruire l'objet de 1 observation , à la condi-
tion de devenir observé et non plus observateur. Pour nous,
la conclusion est évidente : la conscience ne s'observe pas ;
pour M. Cousin, la conclusion est opposée. « La spontanéité,
» dit-il, redoublée en elle-même, c est laconscience naturelle,
» conscience primitive, imn^édiate et pure : la liberté re-
» doublée en elle-même , c'est 1^ réflexion ou la perception
» médiate, négative et distinctive. » Voilà toujours les re-
doublements de la<;onsciencesur laconscience, de la liberté
sur la liberté. Ni critique, ni observatrice, la méthode de
Reid jette M. Cousin dans les pièges du criticisme qui le font
tourner dans le cercle vicieux où le plein observe le vide ,
oti le vide observe le plein. Si, d'après M. Cousin, le moindre
tncedans la méthode fausse la philosophie tout entière^ la mé-
thode éckctiqiie nous conduira très loin.
&0 LA SCIENCL DE M. COUSIN.
CHAPITRE V.
La Seleaee de H. C^asla.
Sans la droiture du philosophe , la philosophie n'est
qu'une misérable 6ction ; elle recule sur tous les points ,
elle reste atterrée par la crainte de Dieu , elle ne veut pas
être libératrice. Tel est Téclectisme qui manque la science
de rhomme , de la nature et de Dieu , de crainte de ne
pas tomber d'accord avec l'Église.
M. Cousin manque la science de l'homme, la psycholo-
gie*. En interrogeant sa conscience, il ne songe qu'à Locke,
à Beid, à Kant; il n'observe pas, il affecte d'observer;
il suppute les avantages de chaque théoiie. Sa psychologie
n'est donc qu'une science de détails dont le but est de
réfuter Locke par Kant , en affirmant qu'il y a sept idées
innées. Ce sont les idées de temps, d'espace, de substance,
de. cause, de bien, de beau et d'infini. Pourquoi n'y a-t-il
que sept idées ? Pourquoi pas dix ou vingt? Si l'idée de sub-
stance est innée, pourquoi l'idée d'être ne le serait-elle pas?
N'est-elle pas nécessaire et universelle? n'est-elle pas la pre-^
roière de toutes les idées? L'être domine tout ce qui existe,
il n'a pas de limite; il embrasse la qualité et la substance ,
l'apparence et la réalité ; l'être doit donc primer les idées.
Si l'on veut opérer une -réduction , au lieu de se trouver
absorbé , l'être absorbera toutes les idées : la substance ne
sera que l'être dans une chose : la cause ne sera que l'être
dans une chose qui change ; toutes les formes de la pensée et
de la nature ne sont que les formes de l'être. Pourquoi donc
l'être est-il omis dans le catalogue de M. Cousin ? Probable-
ment parce ({ue l'être est au-dessus de Dieu, parce que Dieu
le Père n'a pas de forme, pas de lois; il ne demande rien, et
permet à l'homme d'être le roi de la terre.
Les idées et les sensations, voilà l'homme: elles expliquent
LA SCIENCE DK M. COUSIN. &i
nos croyances, nos perceptions, Funivers tout entier, quç la
psychologie absorbe nécessairement en nous-méme. Vraie
ou fausse, elle établissait ainsi avec Kant la souveraineté du
moi, la liberté absolue de Tesprit, qui n avait plus à redouter
qu'une seule chose, Terreur. M. Cousin, condamné par sa
' méthode à être psyjchologique, seul, maître de lui, recule
devant la conséquence ;M n'y a pas d'injure qu'il n'adresse
à Tindépendance du scepticisme. Il l'accuse d'immoralité,
il fait causé commune avec le clergé sans le dire. Il conclut
que la psychologie nest que le vestibule de la phUosophie,
M. Cousin nç veut pas s'y arrêter; il veut entrer, dit-il,
dans le temple. Suivant lui, le criticisme a creusé un abîme
entre la psychologie et l'ontologie; mais l'éclectisme a jetéun
pont sur cet abîme. Quel est ce pont? C'est le raisonnement
de Kant sur l'impuissance des idées, interverti pour conclure
au rebours de Kant, que les idées nous transportent hors
de nous. Kant dit : Les idées sont en nous, elles ne sont
que les formes de la raison; donc nous ne savons pas si la
réalité correspond à la forme des idée». M. Cousin dit :
Les idées sont en nous, elles soïit les formes de la raison;
donc elles touchent à la réalité extérieure. D'après Kant,
nous ne savons pas s'il y a une substance qui correspond à
l'idée de substance, une cause qui correspond à l'idée de
cause, un Dieu qui correspond à l'idée de Dieu. D'après
M. Cousin, l'idée nous assure qu'il y a l'objet de l'idée.
Pourquoi? Il ne le dit pas , mats il en est certain. Kant fait
observerque si l'on cède à l'illusion des idées, on tombe dans
des afBrmations contradictoires sur l'espace, le temps, le
fini^ l'infini, le mondé et Dieu. M. Cousin néglige ces vé-
tilles, et c'est ainsi qu'il entre dans le temple de la philoso-
phie. A quoi se réduit donc ce fameux pont au moyen duquel
on devait sortir du vestibule de la philosophie ? A une illusion
très vulgaire. Et l'entrée au temple de la sagesse? A une
désertion ijie togute critique , et partant de toute philosophie.
M. Cousin nous présente notre raison comme la raison
même de l'univers. La raison, les idées, suiva^nt lui 9 ne
4!) LA sciENce De m. cousin.
^nt paç à nous, elles n appartieDnent pas à notre personne,
elles sont impersonnelles; elles affirment donc lavërité:
On ne dit pas ma vérité, on dit mon erreiir, c^est Terreur
qui est personnelle. M. Cousin se trompe. Je dis mon erreur
quand Terreur est détruite, quand elle nest plus Terreur;
tant que Terreur domine, je la crois impersonnelle, je Tap-
pelle ^ vérité. Les idées et la raisT>n ne seraient-elles pas
les erreurs naturelles dé Thomme? Qui nous assure qu'elles
soient réellement impersonnelles? Des idées qui sent en
nous et qui nous transportent hors de nous i|e sont-elles
p^s des notions contradictoires?
P'iiprès ces prémisses, il est facile de juger Tontologté
de K. Cousin ; nous n avons qu'à la mettre aux prîmes avec
Tignorance du criticisme.
LE PROFESSEUR ET L'IGTSQRAHT.
LE PROFESSEUR.
I^ous allons entrer dans le temple de la philosophie.
t'iGNORANt.
Je vous suivrai en vous cédant le pas.
LE PROFESSEUR.
Noi^'s vous apprendrons à démontrer votre propre ei^s-
tence.
LIGNORANT.
Je pe doute pas que vous n'en sachiez plus que mpi $ur
mon moi.
LE PROFESSEUR.
Je V.QUS persuaderai que vous existez réellement.
l'ignorant.
Je vous devrai mon existence, et, pour vous montrer
toute ma déféreOcp , je supposerai quç j-ignore exister.
Parlez, je vous écoute, autant qu'on peut écouter quand on
n'existe pas. *
LE PROffESSEUfi.
Pen^ez-ygus?
LA SCIENCE DE M. COUSIN. kZ
MGNOBAKT.
Moi ? je n existe pas.
LE PROTESSBUR.
Mais enfin il reste de vous la pensée.
l'ignorant.
La pensée toute seule.
tE PROFESSEUR.
Elle suppose une cause.
l'ignorant. -^
Qui vous ledit?
LE PROFESSEUR.
La pensée.
l'ignorant.
Dope la pei^sée dit que la pensée 8uppo3é une cause.
L£ PROFESSEUR.
La cause suppose une substance.
l'ignorant.
Qui vous le dit?
LE PROFESSEUR.
La pensée.
l'iqwopa«t.
Nous dirons donc que la pensée, à l'entendre, supposa
une cause, laquelle,- à son tour^ Sfipposè une substance,
toujours d'après la pensée.
LE PROFESSEUR.
Il en résulte que vous existez. Vous pens^i^, Aq^c ypiis
existez.
l'ignorant.
Non pas. La pensée est, et il &ut en conclure qu'elle
existe; |a peiisée dit qu'elle supppsfi une leause , qui suppose
une substance : supposer n'ast pas démontrisr^ lit je n'ai pas
encore l'honneur de découvrir ôaon moi.
LE PAQFBSSEUfi.
Mais n'avez-vous pas tme volonté à vous qui constitue
votre personne et qui émane du fond de votre mot?
&& LA SCIENCE DE M. COUSIN.
LIGNORANT.
Oui, j ai une volonté, comme j'ai des pensées et des sen-
sations; puis-je savoir d'où vient la volont'é? Elle ne me le
dit pas; elle est la volonté, elle n'est pas le moi, elle ne le
démontre pas. Tous les théologiens disent que Dieu dispose
de notre volonté sans que nous le sachions ; il est possible
que ma volonté ne soit pas à moi.
LE PROFESSEUR.
Je vous démontrerai l'existence du non-moi.
l'ignorant.
A la bonne heure ; démontrez-moi le non-moi, ce sera
plus instructif. Qu'est-ce que le non-moi ?
LE PROFESSEUR.
C'est votre corps, c'est la nature, c'est le professeur qui
VOUS parle, tout ce qui n'est pas vous.
l'ignorant.
Me permettez-vous d'exister ?
LE PROFESSEUR.
Je vous le permets.
l'ignorant.
Mille mercis. Vous écouter sans exister, c'était fort gênant.
Parlez.
LE PROFESSEUR. '
Pensez-vous?
l'ignorant.
Ob ! cette fois, je pense.
LE PROFESSEUR.
Que pensez-vous ?
l'ignorant.
Pour vous dire franchement, je pense que vous existez.
Vous le voyez, je vous doiine toutes facilités.
LE PROFESSEUR.
Cette pensée doit avoir une cause?
l'ignorant.
Je vous l'accorde sans chicaner.
LA SCIENCE DE M. COUSIN. ^5
LE PROFESSEUR.
La cause doit avoir une substance ?
l'ignorant.
La cause doit avoir une substance.
r
LE PROFESSEUR.
Donc, ma substance est la cause de la pensée qui, chez
vous, affirme mon existence : dpnc j existe réellement de-
vant vous.
l'ignorant.
Non pas, s'il vous, plaît. Vous paraissez devant moi;
cette apparition doit avoir une cause, une substance : soit.
Où est cette substance ? En moi, ou hors de moi?
LE PROFESSEUR.
Hors de vous. Je vous parle, je vous presse, je vous tou-
che, je puis vous frapper ; donc vous n'êtes pas l'auteur de
mpn apparition.
l'ignorant.
Mille fois les fantômes de mes rêves m'ont parlé , pressé,
touché^ frappé, et cependant j'étais seule substance, seule
cause, il n'y avait que moi.
LE PROFESSEUR.
Mais VOUS croyez à mon existence?
l'ignorant.
Je croyais aussi à l'existence des fantômes qui parais-
saient dans mes rêves.
LE PROFESSEUR.
Mais VOUS croyez à la nature, vous ne pouvez pas ne pas
y croire, et vos objections n'ont pas le sens commun
l'ignorant.
L'étrange plaisanterie! vous m'avez promis la science.
Pour croire tout simplement à mes yeux, je n'avais pas
besoin de vos démonstrations sur la pensée, la cause et la
substance. Si je cherchais la science, c'est, que mon igno-
rance m'accablait. Je me disais à moi -même : a La nature est
&6 LA SCIENCE D£ M. COUSIIf. '
, en moi ou hors de moi : si elle est en moi , elle n'est pas
la nature; si elle est hors de moi, je ne puis la connaître. Et
je vous écoutais respectueusement, avec Tespoir de sortir
de cette contradiction. Je savais parfaitement que je pense,
mais je savais aussi que ma pensée ne touche jamais à son
objet : elle affirme la cause, la substance, tout, mais elle
reste étet*nellemeiit étrangère a ce qu elle affirmiâ; si étran-
gê^e que, si elle s'identifiait avec la chose affirmée, elle
serait la chose et non pas la pensée. De là mes doutes, de
là vos promesses. Les tene^vous? Avez-vous remarqué la
forée dt% objectioM? Non. Je préfère donc Tignoranbe de
Himie «t de Rint à )a science de l'éclectisme, v
Suivons M. Cousin quand il démontre l'existence de
Dieu ; nous ferons de nouveaux progrès dans le temple de
la philoaophie. M. Cousin prouve que Dieu existe piir les
idées. Suivant lui, Dieu est le sujet, la substance des idées;
il est la substance universelle qu'on perçoit, grâce à l'idée de
substance; il est la raison universelle qu'on perçoit, grâce à
Jaraison(|uin est pas notre itiison. Or, d après cette démons-
tration. Dieu est la substance absolue, illimitée, unique^
indivisible; en d'autres termes. Dieu, c'est TUn (1). Il en
résulte du premier coup que tout est un, que la. substance
du moi n'est pas une substance, que celle du non-moi n'est
pas non plus une substance, et le célèbre pont par lequel on
passe de là pensée au dioi et au tion-moi s'écroule derrière
nous. Il ne reste plus que Dieu. On sort tellement de la psy-
chologie, qu'on ne peut plus y rentrer.
Pour éviter cette conséquence , M. Oïusiti bppose à l'Un
le multiple, à ta substance les phénotnèhes •, à l'infini le
fini. En d'autres termes, d'après M. Cousiii, TUn et le uiul-
(i) « Toute 'substance est nécessairement absolue, et par conséquent
» une ; car des sttbslanceâ relatives détruisent de fond en comble l'idée
« même de subftiaiièe , et des «obstattces finies qui supposent au delii
» d'elles «ne substance encore, à laquelle elles se rattachent, ressemblent
M fort à des phénomènes. » Frag, philos.,, préface, pag. xxiii.
LA SCIENCE DE M. COUSIN. hl
tiple, riiuinuable et le changeant, ritivaiiable et le variable,
rinfini etlefinUetiennent.en nous et hors de nous. En nous,
parce que Tidée de substance est liée à des sensations ; hors
de nous, parce que la substance divine tient à la nature. Id
la conséquence ) c'est la contradiction dans les tertres,
lantidoinie de Kant. M. Consin la voue : TUn 6t le muWple,
la substance et lès phénomènes , Tinfini et le fini Sfé livreht
un étemel cotnbat. De là, dit il , les systèmes opposés des
éléates et des atoibistes, de Spinosa et de Locke, d&s pan-
théistes et des matérialistes. Que feire? M. Cousin sepose eh
conciliateur, il combine Tinfini avec le fini par la décou-
verte du rapport. Quel est le rapport du fini avec l'infini?
L'éclectisme nous assuré que c est la cause. D après M. C^ou-
sin, on ne voit la substance universelle que parce qu'elle a dés
qualités, parce que ces qualités agissent sur nous, c'^ât-à-
dire, parce que la substance divine est cause étemelle. Donc,
conclut M. Cousin, la causalité réunit le fini à Tittfini , lé
nature à Dieu (1). La conciliation éclectique n'est qt^elé
contradiction même du fini et de Tinfini, déguisée grossi^ie"-
ment par une substitution de nom. La cause, c'est la inout^
de la variété, c'est le principe de l'action , du changement,
de la transformation ; c'est le multiple en puissatieé ; ta vie
et la mort, la génération et la coiTuption s'y trouvant i-en-
fermées. Remplaçons les deux termes de l'infini et du fini par
les deux termes de substance et de cause, nons aurons Ttln
et le multiple, l'infini et le fini , l'immobilité et le inoéve^
ment toujours aux prises. S'il y a une substance iMDiversellie,
aucune cause feie pourra engendrer des substances; s'il y a
une cause, en multipliant les substances, elle détruit
l'utMté de la siïbstance; s'ïl y a nne substance infinie, il n'y
atita phàs de place pour la création; s*il y a une cause qui
crée, Vinfini sera limité par la création.
La trinité de l'Un, du multiple et du rapport sentait trop
l'hérésie: M. Cousin l'a écornée, contredite et oubliée; elle
n'est pas restée dans le tabernacle de réclectisme. La sub*
(i) Voy. Nouveaux fragments : Zénom.
U^ LA SCIENCE DE M. COUSIN. •
stance universelle de TUn était panthéiste; M. Cousin a ré-
tracté ses passages des Fragments philosophiques sur la sub-
stance. Le second terme du rapport (la cause) impliquait
la supposition que TUn, que Dieu était éternellement et né-
cessairement Créateur, attendu que là substance est insé-
parable de la qualité et la qualité inséparable de Taction (1).
M. Cousin s'est rétracté sur cette nécessité éternelle de la
création. Le troisième terme du fini et du multiple, par une
conséquence irrésistible, était à son tour hétérodoxe. Si Tun
était éternellement créateur, il en résultait que la création
était éternelle , et la nature se trouvait contemporaine de
Dieu. Ici encore M. Cousin s'est donné un éclatant démenti.
Dans Tentrain de renseignement officiel, M. Cousin démon-
tre l'existence de Dieu par la célèbre preuve des causes.
Nous sommes forcés, dit-il , de remonter de cause en cause;
la série infinie de^ causes finies est contradictoire, on ne
peut l'admettre ; il y a donc une cause infinie de la création,
cette cause est Dieu. La série infinie des causes finies est
donc absurde , l'éternité du monde est donc absurde , car
elle suppose la série infinie des causes finies ; le monde a
donc été crée dans le temps ; il y a donc eu une époque où
la trinité éclectique n'existait pas, le troisième terme du
multiple manquait, le second terme de la cause n'avait pas
agi; la substance seule existait.
Incapable de se maintenir à la hauteur du panthéisme,
M. Cousin n'est guère plus heureux quand il revient à la
démonstration de l'existence de Dieu par la preuve vulgaire
des causes. Si l'éternité du monde est contradictoire, si elle
(i) «P^otre Dieu, disait M. Cousin dans ses beaux temps, est à la fois
» substance et cause, toujours substance et toujours cause, n'étant sub-
it stance qu'en tant que cause, et n'étant cause qu'en tant que substance;
» c'est-à-dire étant cause absolue , une et plusieurs , éternité et temps ,
» espace et nombre, essence et vies, indivisible en totalité, principe tin et
» milieu, au sommet de l'être et à son plus humble degré , infini et fini
w tout ensemble, triple enfin, c'est-à-dire à la fois Dieu, nature et humanité.
• En effet, si Dieu n'est pas tout, il n'est rien. » Frag. phiios., préface,
pag. :sxxviii*
LA VIE d'après m. cousin. /»9
suppose une série infinie de causes finies, cette contradic-
tion est universelle. Le temps est éternel , et pourtant la
succession des heures est finie ; l'espace est immense, et
cependant les parties de Tespace sont finies. Pourquoi le
monde ne seraif-il pas à son tour éternel et limité? Le Dieu
créateur n'évite pas la contradiction. N'est-il pas infini? La
nature n est-elle pas finie? Dieu et la nature pourraient-ils
coexister sans se détruire mutuellement ? Pourquoi Dieu
est-il sorti de son inaction pour créer le mondç? Pourquoi
Fa-t-il créé tel jour, à telle heure, ni plus tôt ni plus tard?
Pourquoi, la-t-il placé dans cette partie et non pas dans
une autre partie de l'espace? Toute réponse subirait la
contradiction du fini et de Tinfini , la contradiction des
idées que Kant signalait; mais M. Cousin croit à la créa-
tion, parce qu'il redoute l'antinomie de l'Eglise.
CHAPITRE VI.
lia ¥ie d'après M. Cousin.
La vérité toute seule n'a pas de sens; en se révélant, elle
ne donne qu une science morte ; la raison qui l'affirme est
indifférente à tout. Dès que la raison a distingué le vrai du
faux, son rôle est fini; mais, parla vie, une révélation nou-
velle s'ajoute à la révélation des choses, et tous les phéno-
mènes acquièrent un sens. Le sens d'un drame n'est jamais
' dans l'intelligence, il. est dans la vie. Qui nous dit qu'un
drame n'est pas fini au deuxième acte? Qui nous apprend
qu'on ne peut baisser la toile avant la dernière scène? Ce
n'est pas la raison , elle se borne à percevoir la vérité ; le
drame reste vrai, quel que soit le point où il s'arrête. La
vie seule nous fait sentir le défaut d'harmonie d'un drame
interrompu. Tout, pour nous, est dramatique : la conver-
sation, le discours, l'allocution; nos occupations de tous
U
50 LA VIE d'après m. cousin.
les jours, notre destinée tout entière, sont toujours conçues
avec le sens du drame. On se développe par la lutte, c'estj-
à-dire parla provocation, par le combat, par le trioipphe;
dès que la provocation est faite, la raison ne demande
rien, la vie s^inquiète des suites. Esclave de la révélation
des choses, la raison Test aussi de la révélation de la vie
quand nous agissons. La vie pose le but, la raison se charge
de l'atteindre : elle mesure nos forces , elle sonde la réalité ,
elle travaille tant que la vie lui impose le travail. C'est la
vie qui organise la société; elle nous fait passer de religiojp
en religion ; elle attache un intérêt aux vérités; elle protège
les unes, elle préfère les autres; elle crée tout, même la
science, puisqu'elle crée l'intérêl de la science. Pourquoi
les modes vieillissent-elles? Quelle est la raison qui les, fait
paraître surannées? Pour quel motif des livres qui ont fas-
ciné toute une génération deviennent-ils tout à coup en-
nuyeux jusqu'au dégoût? Quel est le secret du ridicule, de
l'enthousiasme, de la folie, de la poésie? La science de la
vie seule peut répondife. Si noMS consultions la logique, les
contradictions éclateraient au sein de la vie. Nous verrions
aux prises la civUisatioii. et l'état sauvage sans trouver un
motif de préférence. Nous ne saurions distinguer le sérieux
du ridicule, le bon sens de la folie, l'enthousiasme du Relire.
Heureusement la vie résout tous les problèmes de la vie,
et on lui cède comme on cède à l'existence des choses exté-
rieures.
M. Cousin reste étranger à la science de la^ vie ; il craint
que le cœur ne batte trop vite, il craint que la vie ne
cherche la vérité qu'il cache. La vie cherchç les religions ;
elle les a créées, c'est pourquoi elles sont belles, ^léme
lorsqu'elles ne sont plus vraies. La vie cherche leparadis
sur la terre, l'harmonie possible entre les instincts de
l'homme et la nature des choses, entre le bonheur et la vé-
rite, entre l'inspiration et la réalité. La vie se repose dans
chaque religion, comme si le problème était résolu; elle
est païenne ou chrétienne, puis elle se renouvelle, elle
LA VIE d'après m. cousin. 51
change, elle déborde, elle appelle les révolutions, elle les
réalise. La vie déjoue les calculs des pHiIosophes ; elle dé-
passe la république de Platon , les rêves des hommes de la
Renaissance, les espérances de Rousseau. La vie est fati-
dique : chaque religion est le symbole de la religion qui doit
la remplacer. Le judaïsme est la figure du christianisme; le
christianisme est la figure de notre religion de l'humanité.
Sondez lea mystères de la vie , dénombrez-les, aoalysez-les;
vous verrez surgir un à un tou^ les problèmes évités par la
science éclectique. Pomquoi l'homme se renouvelle-t-il?
Pourquoi l'inspiration nous pousse-t-elle sans cesse vers
Tinconnu? Pourquoi la magie de la beauté çonsacre-t-elle
des cul tes qui n'ont été institués que par un calcul très positif,
et souvent prosaïque? Quel est donc ce Dieu qui nous régé-
nère, qui nous emporte, qui nous rachète sans cesse pour
nous donner la royauté de la terre? Où naît le révélateur? à
rusalem ou dans tous les hommes qui viennent dans ce
monde? Quelle sera Theure de la rédemption? A-t-elle
sonné au temps d'Auguste ou eu 89? La vie dit, la vie
cherche ce que la science ignore. M. Cousin ne veut point
Técouter.
Trois fois M. Cousin effleure le problème de la vie quand
il dénombre nos instincts, quand il juge le mysticisme, et
quand il parle de la spontanéité. Dans les trois cas , l'éclec-
tisme s^arrête volontairement.
En dénombrant les instincts , M. Cousin prend le cata-
logue dressé par un disciple de Reid, Dougald Stewart; il
l'abrège, et il l'adopte sans restriction. Il en est très satis-
fait (1). Comme Douf^ald Stewart, il compte treize instincts :•
la faim, la soif, l'amour physique, la curiosité, la sociabi-
lité, l'amour de l'estime, l'ambition, l'émulation, la pa-
renté, l'amitié, le patriotisme, la pitié, le ressentiment. Ce
dénombrement est-il exact? est-il définitif? est-il systéma-
tique? U est hostile à Locke, voilà tout; il résume une
(i) Fra^. philos.
52 LA VIE D APRÈS M. COUSIN.
longue polémique contre Técole matérialiste. D'après lecole
de Locke, lamour-propre explique tout : c'est là notre
unique passion; nos vertus sont des vices déguisés. L'école
écossaise, résumée par Stew^art^ oppose à l'analyse de l'in-
térêt les instincts désintéressés. Quel eu est le résultat? L'er-
reur des matérialistes est utile, la rectification écossaise es^
inutile. L'erreur matérialiste est utile : hors de nous Faction
n'a que la force de l'amour-propre ; c'est là une force méca-
nique, positive ; on la mesure comme la force de traction du
bœuf ei du cheval. La théorie de Tintérêt s'empare donc
de l'homme, le domine, explique la société; elle la prend
par les sensations , par les besoins , par les choses, et le cal-
cul de l'égoïsme est toujours vrai pour la moitié de chaque
action. Les rectifications qui ont abouti au catalogue de
Doueald Steward sont inutiles , car elles ne s'élèvept pas
jusqu'à la loi générale du désintéressement. L'homme est
un animal guerrier. Qui dit guerre, dit sacrifice : notre
égoïsme est si étrange que nous sommes prêts à lui immoler
notre vie. De lu l'attrait du danger, la séduction du jeu, le
besoin de lutter. Le cynisme lui-même est une sorte de
désintéressement; il brave la pudeur, il jouit eu la bravant.
Don Juan est sublime quand il refuse de se repentir en pré-
sence de la statue du commandeur; dans ce moment il s'é-
lève au-dessus de Dieu. A quoi sert le catalogue de Doûgald
Stew^art, fixé sans principes , et au-dessous de toute grande
loi? La théorie de l'amour-propre, dans son erreur, se
charge de satisfaire notre vie matérielle : Futile n'est-il pas
lamesuredela peine etdelarécompense?n'évalue-t-ilpasla
distance entre nos besoins et les créations de la nature? ne
résout-il pas la moitié du problème du bonheur? Ses solu-
tions sont précises , et Locke promettait aux sciences mo-
rales la précision des sciences physiques. L'école écossaise
touche à des instincts changeants, variables, à un intérêt
qui se désintéresse, qui s'intervertit, qui se sacrifie, à des
inspirations iildéfinies dans leur développement céleste ou
satanique; et, dans son ignorance, elle ne se doute pas du
LA VIE d'apJRÈS m. COUSIN. - 53
terrible problème quelle soulève sur les rapports de
rhorame avec le monde, et sur les rapports entre Thuma-
nité et les dogmes qu'elle enfante dans sa marche symbo-
lique. Acceptons le catalogue de Dougald Stewart; suppo-
sons que les éléments de la vie y soient exactement dénom-
brés ,- ces éléments seront à la vie comme les sept tons à la
musique, les sept couleurs à la peinture : Tart, le rhythme,
le mouvement de la vie nous échapperont entièrement. Les
éléments sont les mêmes partout, chez Socrate et chez Né-
ron^ chez Achille et chez Jésus Christ. D'où vient la variété
des actions et de la vie ? M. Cousin se tait toujours , dé
crainte de soulever le problème des utopies.
Une seconde fois M. Cousin revient sur la science de la
vie : c'est à propos du mysticisme. Le chef de l'école éclec-
tique a souvent déclaré qu il voulait prendre ce qu'il y a de
vrai dans tous les systèmes ; il a promis d'exploiter le mys-
ticisme. Or le mysticisme n'est que la vie dans un temps
donné, dans un certain milieu. La vie des peuples n'est
qu'un système mystique , un rhythme de sentiments , une
harmonie intérieure. Dans chaque religion il y a une œuvre
d'inspiration et une œuvre de calcul : il y a donc en même
temps un système mystique et un système rationnel : le
second est le dogme, la vérité ; le premier, c'est le sentiment
qui inspire le drame de la vie bouddhiste , païenne ou chré-
tienne. M. Cousin pouvait s'éclairer aux sources du mysti-
cisme : là le genre humain se renouvelle sans cesse; là on
dédaigne la réalité pour mieux sentir la vie , on évoque les
fantômes d'un monde imaginaire pour refaire le monde
d'après le rhythme de la vie. Mais M. Cousin n'a pas tenu
ses promesses : il n'a jamais exploité le mysticisme pour
être agréable au clergé catholique.
Une troisième fois, M. Cousin touche aux phénomènes de
la vie : c'est pour les ôter à la vie , et les donner à la raison
qu'il appelle spontanée. Elle est une sorte déraison de la
raison; elle précède la raison réfléchie, elle perçoit le vrai
avant que nous puissions le soumettre au raisonnement.
54 LA VIE d'après m. cousin.
D'après M. Cousin, « la raison spontanée se confond pres-
» que avec le sentiment: même rapidité, même obscuri-
té (1).» Voilà l'inspiration donnée à une raison obscure et
rapide. « Quand on parle de la lumière du cœur, ce sont
» encore les expressions de M. Cousin , on désigne, sans le
» savoir, cette lumière de la raison spontanée (2). » Même
explication lorsqu'il s agit du génie. « L'homme de génie,
» suivant M. Cousin, n'est pas le maître de cette forcequi est
» en lui. On dit qu'il n'y a point d'homme supérieur sans
» quelque grain de foHe; mais cette folielà, comme celle de
» la croix, est la partie divine de la raison (3;. » Pouvons-
nous admettre deux raisons, l'une spontanée, Tauire ré-
fléchie ? La raison est une et indivisible. Si cette raison
qu'on appelle spontanée ne connaît pas, si elle ne raisonne
pas, elle n'est pas ; si elle connaît , si elle raisonne, elle est
tout simplemeht la raison. Dès lors la raison réfléchie est
inutile; elle ne ferait que connaître une seconde fois. Anté-
rieurement à la raison il n'y a donc que la vie, le sentiment,
l'inspiration. M. Cousin croit que la vie suit passivement la
raison spontanée : « L'analyse démontre, dit-il, que la
» raison précède, que le sentiment suit. » Au contraire, le
sentiment précède, la raison suit; le sentiment pousse la
raison là où il veut, il la condamne au travail et la maîtrise
par l'attention, que Buffon appelait la mère du génie. Tous
les hommes sont égaux par la raison , tous diffèrent par
l'inspiration qui précède la raison. Toujours persuadé que
la raison précède le sentiment, M. Cousin demande « com-
» ment aimer ce qu'on ignore? Pour jouir de la vérité, ne
» faut-il pas la connaître (4) ? w Je sais qu'il est absurde
d'aimer ce qu'on ignore; mais cela est, témoin l'instinct
qui devine l'inconnu, qui le choisit d'avance, qui le pres-
sent d'une manière infaillible; et l'instinct chez les animaux
(i) Cours de i8i5-i8ao, vol. II, p. 94.
(2) Ibid.
(3) Ibid.y p. 172.
(4)Reid, p. 104. ._
K
LA MORALE DE M. COUSIN. 55
est Timage de rinspiration chez Thomme. La vie pressent
et choisit la vérité avant de la connaître, Tenthousiasme
est fatidique.
Substituer la raison spontanée à la vie, ce n'est que
se tromper ; reste le problème de la vie transporté à
la raison spontanée. Comment la raison spontanée crée-
t-elle la religion ? Pourquoi? Quel est le sens, quelle est la
vérité des religioiis? Que devons-nous peniser de ces éma-
nations changeantes et symboliques de la vie? quelle est la
valeur de ces institutions à fa fois mystiques et ration-
nelles qui promettent à Thomme de le conciUer avec Funi-
vers? Pourquoi la vision confirme-t-elle la promesse? Pour-
quoi le Verbe se fait-il chair, dans le délire, pour personni-
fier Taùteur du monde, Tauteur de Phomme, et s appeler
réparateur? Ici, comme partout, M. Cousin recule: par
d*hàbîles insinuations il jette le blàme sur les téméraires
qui Soulèvent ces questions. Il donne à entendre vague-
ment que l'idéologie allemande est folle, et que la réiflexion,
privilège des philosophes, n*a d'autre rôle que d'expliquer
et de confirmer la religion. Comment explique-t-il , com-
ment confirme -t- il le christianisme? Nouveau silence,
nouveau dédain pour les hommes voués à la reHgion de
la philosophie.
CHAPITRE vu.
tià Morale àe Èi, Coàèin.
La vie nous appelle au bonheur, elle est absolument
libre; mais aussitôt qu'elle se manifeste, une nouvelle révé-
lation , celle de lâ morale, paraît. Notre loi su* disparaît. Si la
vie nous appelle au bonheur, la morale nous appelle au
sacrifice. Le principe de la morale est en nous , c'est notre
cœur qui nous dicte nos devoirs ; si vous êtes insensible à la
56 LA MORALE DE M. COUSIN.
honte, inaccessible à la pudeur; si, en présence de Tassas-
sinat et du parricide, vous n'éprouvez aucun sentiment, le
raisonnement ne pourra vous imposer aucun devoir. Loin
d'obliger, la raison nous délivre de toute obligation. Pour-
quoi se sacrifier? Pourquoi s'anéantir? Si le sacrifice mérite
récompense, pourquoi le sacrifice? La révélation du cœur
écarte les antinomies et impose le sacrifice.
La liberté, cette condition du devoir , est attestée à son
tour par la révélation du cœur. Hors de moi tout est soumis
à la fatalité; ma science n'est que la science de la fatalité.
Si j'observe la législation, j'y trouve un calcul de peines et
de récompenses ; si j'observe le mouvement économique, j'y
trouve les actions soumises au calcul des valeurs. La mar-
che des peuples^ les révolutions s'expliquent par des causes
politiques : toute nation, aux yeux de l'historien, est ce
qu'elle doit être, son mérite se réduit à une illusion. Tel est
le résultat de la raison. Au fond du cœur, c'est une loi op-
posée qui se développe: là, je suis libre, je brise la fatalité ;
je me déclare supérieur au calcul des peines et des récom-
penses , au calcul des valeurs* Par l'observation du cœur,
je nie l'observation de l'esprit : je sens que Jes hommes et
les peuples ont la puissance du droit; j'accuse les hommes
qui manquent de foi; j'impute aux tyrans la tyrannie, je
tiens compte aux héros de leur l'héroïsme. La nécessité des
causes et des effets disparaît. La contradiction entre le cœur
et l'esprit est évidente ; l'antinomie, qui plane sur tout, enve-
loppe la morale ; mai's la morale se révèle, elle se joue de
la contradiction, elle s'yplait.
M. Cousin n'admet pas la lumière du cœur , il cherche le
principe de la morale dans une idée innée, dans l'idée du
bien. L'idée du bien existe -t-elle? Est-elle innée, comme
l'idée de l'espace et du temps? Non, le bien varie*; il n'est
pas toujours présent à l'esprit, il ne se distingue pas nette-
ment de toutes les autres idées; il n'est pas clair, simple,
infaillible , immédiat comme le temps et l'espace. Il est
possible, il est facile de prendre le mal pour le bien. L'idée
/
■ *
LA MORALE De M. COUSIN. 57
du bien ressemble fort à l'idée de Tintérêt, que Ton acquiert
par l'expérience. Elle ne peut pas nous obliger. Innée ou
acquise, elle est une idée à nous et purement subjective.
Supposons-la objective, absolue; elle n'oblige pas encore ,
elle n'est que le bien: pourquoi ne pourrais-je pas lui pré-
férer le mal? Si le cœur ne parle pas, il n'y a ni mérite , ni
responsabilité , ni liberté; on ne trouve plus une révélation
positive qui oppose son autorité aux contradictions de la
logique. Comment M. Cousin prouve-t-il la liberté? Par le
devoir, qui la suppose. « Si l'homme, dit-il, a des devoirs, il
» doit être libre; doiïc il l'est (1). » La preuve est facile, elle
n'est pas concluame. « Le jugement de mérite, dit M. Coti-
» sin, est essentiellement juélé au jugement de bien et de
» mal. » D'accord : mais le jugement de mérite suppose aussi
que mon action émane directement de moi, quejt suis seul
cause indépendante de mon action, comme si j'avais été
l'auteur de mon organisation , de mon tempérament, de
mon esprit. Puis-je faire un mérite à Socrate de son tempé-
rament? Puis-je imputer à Thersite sa nature? Pourquoi
donc parler de liberté et de mérite? La raison et les idées
Sont fatales. M. Cousin finit par avouer son impuissance.
« Il faut l'avouer, dit-il , la loi du devoir serait presque inac-
» cessible à la faiblesse humaine, si à ses austères prescrip-
» tions il ne s'ajoutait quelque inspiration du cœur.*» Oui,
sans l'inspiration du cœur la morale est absurde. *
L'impuissance de l'éclectisme se montre de nouveau
quand M. Cousiii détermine les devoirs. Il adopte la formule
de Kant : « Agis de manière que tes actions puissent devenir
» la règle de tous les êtres libres et intelligents (2). » Cette
formule nous impose, au fond, le devoir de nous sacrifier à
l'ordre universel. Quel est cet ordre? Le connaissons-nous?
Avons-nous une idée de la cité de Dieu? Pourquoi ne pas lui
préférer la cité de nos intérêts? On ne le sait pas. M. Cousin
(i) Cours de i8i5-i82o, vol. H, pag. 3oi. '
(a) Premier cours, vol. II,pag. 322.
5S LA MORALE DE M. COUSIN.
dit que, par suite de cette formule, nous devons respecter !a
liberté de nos semblables. Voilà un devoir. Pourquoi ce de-
voir? Parce^ne la liberté, dit-il, inspire du respect. Mais le i*es
pect est dans le cœur, il n'est pas dans la raison. M. Cousin
dit que la sincérité est un devoir. Pourquoi? «Le mensonge ,
« suivant lui , en rompant Talliance naturelle de rhmnme
» avec la vérité , lui ôte ce qui fait sa dignité (^1). » La dignité
est dans le cœur comme le respect. Si la formule du devoir
est dans la raison, pourquoi donc en appeler sans cesse au
sentiment? Si elle est dans le sentiment, pourquoi placer la
morale dans la raison?
Jusqu'ici, M. Cousin se trompe; dès qu'il s agit de trans-
porter la justice dans la vie, sa théorie s'arrête : elle n'est
plus une erreur, elle est un vice. La morale embrasse la
vie toutnyitière de l'homme et de l'humanité; elle s'étend
aussi loin que4a raison, elle est aussi vaste que la vérité. Ce
n'est pas au hasard que Platon demande le plan de la répu-
blique à la.llaorale : sans morale il n'y a pas d'État; et si
la morale ne s'attache pas à un dogme, à une vérité, bref à
une religion, elle n'impose que des abstractions scolasti-
ques qu'on adopte sans être tenu à rien. Qu'est-ce que la
tempérance, en général ? Etre honnête homme sans pro-
fesser aucun principe, sans rien croire, sans rien prévoir
sur notre sort, sur notre destinée, sur l'humanité, c'est
habiter la terre en passant, ce n'est pas être citoyen du
monde. Plutôt le christianisme qu'une pareille morale : il
est plufe catégorique; il se fonde sur des dogmes , il s'atta-
che à la vie. Lechristianisme nous dit quand il faut fonder,
quand il faut détruire la république; sa morale dispose de
l'obéissance et de l'insurrection, de la paix et de la guerre;
elle distingue la liberté de la tyrannie. La morale éclecti-
que ne sert à rien. Quedis-je? elle sert à fausser la jus-
tice. La morale est l'âme du droit ; le droit protège nott^e
vertu. S'il y a un droit au vice, c'est que la vertu doit
(i) Cours^ vol. II, pag. 826.
LA MORALE DE M. COUSIN. 59
être spontanée. Séparé de la morale, séparé de la vertu, le
droit est hostHe, insociable, anârchique; il n'est que l'excès
de Finjuré. Le droit romain définissait la jurisprudence :
la science des choses divines et humaines. Elle était une
religion, grâce à la morale. M. Cousin, qui a reculé devant
la vérité, devant la vie, devant la morale, se sert du droit
pour sanctifier Tégoïsme : témoin sa théorie de la propriété
et son droit politique.
La théorie éclectique dp la propriété est un véritable
trésor de réaction, préparé depuis trente ans pour la plus
grande édification des propriétaires. De crainte d'altérer
cette théorie en l'exposant moi-même , je laisserai parler
M. Cçusin, en ne me permettant que de mettre sa prose en
dialogue. Cette théorie s'adresse aux banquiers. Voici donc
renseignement que donne M. Cousin au fils du banquier.
LE MAITRE ET L'ÉLÈVE.
l'élève.
Je viens d'apprendre- que ma propriété se fonde sur la
loi, et que l'Assemblée législative pourrait bien diminuer
de beaucoup mes revenus. Je suis inquiet.
LE MAITRE.
Rassurez-vous : la propriété est au-dessus de toutes les
lois. Elle n est pas y ou elle est absolue ; — la fonder sur la loi^
cest la détruire (1).
l'élève.
Les socialistes soutiennelit que la propriété se fonde sur
le travail, et que je dois travailler comme un paysan, si je
veux devenir propriétaire.
LE MAITRE.
Le travail suppose la propriété. Vous le \o^et : vos
paysans pourraient-ils travailler, si vous ne les preniez pas
à votre service? Dites donc aux paysans et aux socialistes :
(i) Second cours de i8i5-i8lo, vol. If, pag. 372.
60 LA MORALR DE M. COUSIN.
«Pour produire, il vous faut une matière quelconque; il
» vous faut des instruments... Si cette matière sur laquelle
• vous travaillez ne vous appartient point, à quel titre les
» produits vous appartiendraient-ils? Il suit de là que la
«propriété préexiste à la production.» Si vous n'étiez pas
propriétaire, vos paysans devraient mourir de faim.
l'élève.
Les paysans prétendent que je suis un homme comixie
eux, et ils ne veulent pas comprendre que la terre m'appar-
tient, tandis qu ils n'ont rien.
LE MAITRE.
Ils n'avaient qu'à naître riches. Vous occupez la terre,
gardez la : foccupationy voilà le premier titre de la propriété,
l'élève.
Maître, je crains que la terre ne me manque sous les
pieds. Quand je suis à Paris, je n'occupe pas mon champ.
Je voudrais porter la propriété avec moi.
le MAITRE.
«Il y a, avant l'occupation, une propriété que nous
«étendons par occupation : cette propriété première, au
» delà de laquelle on ne peut pas remonter, c'est votre per-
» sonne. Le moi, voilà la propriété première, la racine,
» la source et le modèle de toutes les autres. Le moi est
«saint et sacré par lui-même : voilà déjà une propriété sainte
» et sacrée. »
l'élève.
Les paysans ne me contestent pas la propriété du moi ;
ils en veulent à ma terre.
LE MAITRE.
«Notre corps est à nous, comme le siège et l'instrument
«de notre personnalité; et il est, après notre personnalité,
» notre propriété la plus intime. » >
l'élève.
Mes paysans ne me contestent pas non plus mon corps;
c'est ma terre qu'ils veulent m'ôter.
LA MORALE DE M. COUSIN. 61
LE MAITRE.
«Le droit est dans la personne.... la personne a donc le
» droit d'occuper les choses, et, en les occupant, elle se les
» approprie.... et nulle autre personne n'y a plus de droit.
» C'est ainsi qu'il faut entendre le droit de propriété. »
l'élève.
Je commence à comprenclre. Je suis sacré ; donc dès que
je touche le coffre-fort de mon père, le château de mon
oncle, ils se trouvent sanctifiés.
LE MAITRE.
« La personne est sainte et sacrée, et là est le fondement
'» de la sainteté de la propriété (1). »
l'élève.
A la bonne heure, vous parlez mieux que l'Évangile : ma
propriété est sainte. Reste une objection. Dans mes terres,
il y a beaucoup de pauvres qui prétendent avoir lé droit de
vivre. Donnez-moi un argument pour les réfuter.
LE MAITRE.
Votre propriété est sainte. « Ces hommes qui souffrent et
» qui vont mourir peut-être de faim, n'ont pas le moindre
«droit sur votre fortune, fût-elle immense; et s'ils usaient
»de violence pour vous arracher une obole, ils commet-'
» traient une faute (2). » Au reste, vous êtes libre de fairMa
charité.
l'élève.
Merci! tout le monde me demande des secours, on me
prend pour l'Église, et si j'écoutais les communistes qui
parlent TÉvaogile à la main, il ne me resterait plus qu'à me
faire capucin.
LE^ MAITRE.
Dites aux pauvres et aux communistes que : « La charité
(i) Cours de i8i5-i820, vol. II, pag. 2o5.
{i) Ihid.^ pag. 332.
62 LA MORALE DE M. COUSIN.
» est toujours le commencement, Fexcuse, et toujours le
» prétexte des grandes usurpations (1). »
l'élève.
Je me garderai biea d'être trop charitable.
LE MAITRE.
Pour fiiire la charité,' « il faut être affermi contre soî-
M mçpie dans une longue expérience de la justice (2). »
l'élève.
Et comme je ne suis pas un sage....
LE MAITRE.
Vous ne ferez pas la charité.
Telle est à la lettre la doctrine de M. Cousin. Jamais la
propriété n'a été absolue, et M. Cousin en a fait un droit
inaliénable; jamais la propriété n'a été sainte,^t il l'a ca-
nonisée. De toi^t temps on a Umité la propriété \)ar le
droit de nécessité, et M. Cousin supprime la aéce$sité,
et fausse ainsi la justice et la charité, la philosophie et
l'Évangile.
M. Cousin achève de fausser le droit en arrivant sur le
terrain de la politique. Ici Téclectisme est satisfait du statu
quo; il n'entrevoit aucune révolution dans le plus lointain
avenir. Locke rêve l'état de nature ; Kant rêve le christia-
nisme renouvelé; Fichte annonce l'âge d'or dans l'avenir;
Hegel nous déifie pour soumettre la naturel la penséç.
Toute philosophie franchit les limites de l'espace et du
temps, forcée qu^elle est d'améliorer la terre en lui présen-
tant l'image du ciel. Quel est l'idéal de M. Cousin? C'est la
monarchie constitutionnelle avec deux chambres et l'invio-
labilité du roi. Voici le titre de ses leçons politiques : Vérité
et beauté de la monarchie constitutionnelle (3). «Ce gouver-
»nement tempéré, dit-il, où la royauté et le peuple ont
[i)Ibid. Voy. aussi V Argument des lois, voL VII de la trad'. de Platon
(a) Cours de 1819, vol. II, pag. 3o3-33o.
(3) Cours de 1819, pag. 299.
LA RELIGION DE M. COUSIN. 63
» leur juste place, qui est à la fois la meilleure des monar-
» ciliés et la œeilleure des républiques, s'appelle d'un seul
» mot la monarchie constitutionnelle. C est le gouvernement
w nécessaire des grandes sociétés civilisées. » M. Cpusin
montre le rôle bienfaisant de la royauté, de la chambre élue
par les propriétaires, et surtout de la pairie inamovible^ La
pairie le ravit, le rend poëte; il l'explique en vers comme
le lien qui réunit : Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les ras-
semble, La presse est l'objet de sa sollicitude; il songe aux be-
soins de la presse. De quoi a-t-elle besoin? D'une répression
fortement organisée (1); et M. Cousin votait les lois de
septembre. De tout temps , attaché à la monarchie consti-
tutionnelle, il a constamment professé une sainte horreur
pour la démocratie. En 1828, il était heureux, disait-il, da-
voir r/ionneur^de vivre sous la restauration; depuis, il n'a vu
dans la révolution de juillet /;fl5 autre chose que la révolution
anglaise de 1688. — Ma foi politique^ dit-il, a toujours été
conforme à ma foi philosophique.
On voit quelle est la morale de M. Cousin : c'est la morale
des banquiers, qui fonde la monarchie de propriétaires.
M. Cousin a dit souvent : « La morale est la partie qui cou-
» ronoe , qui exprime et qui juge toutes les autres parties
» de la philosophie. »'ila raison; jugeons l'éclectisme par
la morale qu'il professe , nous ne saurions nous tromper
CHAPITRE Vffl.
lia Reli^Kon de IH. Cousin.
Il nous reste à parler de la religion de M. Cousin. Nous
savons d'avance qu'elle ne sera ni la religion de Locke ni
(i) Cours de 1 819-1820, vol. l, paQ, 3,
6/i LA RELIGION DE M. COUSIN.
celle de Kant, elle sera la religion de la monarchie consti-
tutionnelle. Nous la laisserons exposer par M. Cousin lui-
même , en nous permettant encore de mettre sa prose en
dialogue, pour que Ton puisse mieux connaître l'impulsion
constitutionnelle qui Ta conduit à professer sa doctrine.
Cette fois Tinterlocuteur de M. Cousin ne sera plus le fils
d'un banquier, ce sera un homme habile de la cour de
Louis-Philippe.
LE PHILOSOPHE ET LE CX)nRTISAN.
LE COURTISAN.
Nous voulons rallier le clergé : il nous faut des philoso-
phes qui professent le plus profond respect pour le chris-
tianisme.
• LE PHILOSOPHE.
« Le christianisme en a encore pour quatre cents ans
» dans le ventre; je passe mon chemin et je lui tire mon
chapeau. »
LE COURTISAN.
Très bien ; vous ferez votre chemin si vous voulez vous
entendre avec nous. Fixons le programme de la philosophie
officielle : je vous préviendrai toutes les fois qu'il faudra
tirer un coup de chapeau au christianisme. Vous me per-
mettez cette liberté?
LE PHILOSOPHE.
« Sans liberté il n y a pas de vraie philosophie. »
^ LE COURTISA^.
A Jove principium. Parlons de Dieu. Comment prouvez-
vous l'existence de Dieu?
LE PHILOSOPHE.
J'adopte toutes les preuves , et surtout je démontre Dieu
par les idées. « Les vérités absolues (les idées) ne subsistent
» pas par elles-mêmes, indépendamment de toute substance.
» Ainsi considérées , elles ne seraient que de pures abstrac-
» tions suspendues dans le vide et sans rapport à qui que
LA RELIGION DK M. COUSIN. 65
» ce soit. La vérité , la beauté, le bien , sont des attributs et
» non des êtres; or il n'y a pas d'attribut sans sujet, et
» comme ici il s*agit du vrai, du beau , du bien absolu , leur
» substance ne peut être que le bien absolu. C'est ainsi que
n nous arrivons à Dieu (1). » •
LE COURTISAN.
Le clergé vous dira que votre Dieu n'est que la substance
universelle, en même temps une comme Dieu et multiple
comme le monde. Voilà la contradiction , voilà le pan-
théisme, le clergé se fècbera. Réfutons le panthéisme, nous
ne saurions le tolérer.
LE PHILOSOPHE.
ft l]*n'est pas vrai que la diversité des déterminations, et
» par conséquent des qualités et des attributs, détruit lu-
n nité absolue d'uii être... Il nest pas vrai que lunité exclut
» la multiplicité et la multiplicité Tunité. **
LE COURTISAN.
I
c'est ce que disent les panthéistes. Suivant eux , Dieu est
la substance et le monde est la qualité; les choses et les
hommes ne sont que des modes de Dieu. Notre clergé ne
^ peut pas permettre que Dieu soit en vous ou que vous
soyez en Dieu, tout aussi bien qu'un évéqqe. Dès lors à
quoi bon le clergé?
LE PHILOSOPHE.
a L'unité et la multiplicité sont unies en moi, pourquoi
» ne seraient-elles pas en Dieu? »
LE COtJRTISAN.
Votre multiplicité n'est que la variété de vos qualités;
vos pensées , vos sensations , vos sentiments ne sont que
vos attributs. Voulez-vous donc soutenir que la nature et
l'homme sont les attributs de Dieu , que la vie de Néron
et la rébellion de Lucifer sont des qualités divines?
(i) Premier course toI, II, pag. 384-5. Les autres citations de ce dia-
logue sont tirées des pages qui suivent.
1
66 LA RELIGION DE M. COUSIN.
LE PHILOSOPHE.
« I^in d'altérer TuDÎté en moi, le multiple en (ait paraî-
t» tre ta fécondité... Otez mes facultés el ta conscience qui
» me les atteste , je suis pour moi comme si je n'étais pas.
» il ^n est de même de Dieu...»
LE COURTISAN.
Vous dites donc que si Dieu ne crée pas, il est comme
s'il n existait pas ; que Dieu a besoin de la création pour se
connaître, qu'il a été éternellement créateur, que le monde
est éternel et contemporain de Dieu. Plaisante2-vous? Je
vous le répète , il nous faut un Dieu qui ne nous brouille
pas avec TEglise.
LE PHILOSOPHE.
Vous m'avez interrompu au moment où mon Dieu deve-
nait orthodoxe. Je disais : * Otez mes facultés et la cbn-
» science qui me les atteste, je suis pour moi comme si je
» n'étais pas. Il en est de même de Dieu. » Et je pose cette
prémisse pour conclure-sur-le^hamp contre le panthéisme :
u II faut dire de Dieu et du monde ces deux choses en ap-
M parence contraires : nous ne connaissons Dieu que par le
» monde, et Dieu est essentiellement distinct et différent
» du monde. »
LE COURTISAN.
Vous m'aviez alarmé. Dieu est donc distinct du mofide?
Veuillez vous expliquer. Est-il séparé du monde comme la
substance de la qualité, ou comme Pierre de Paul?
LE PHILOSOPHE.
« Comme le créateur de l'être créé , comme le parfait de
» l'imparfait, comme l'infini du fini. »
LE COURTISAW.
Expliquez-vous toujours. Le créateur est-il séparé de
1 eil'e créé comme la substance de la qualité, ou comme
Pierre de Paul?
LE philosophe;
«
« Dire que Dieu est le ùnonde, c'est n'admettre que le
, LA RELIGION DE M. COUSIN. 67
» monde et c'est nier Dieu. Donnez à cela le nom qu'il vous
» plaira , c'est au fond l'athéisme. »
LE COURTISAN.
A la bonne heure, vous reniez le panthéispie : vous voilà
orthodoxe.
LE PHILOSOPHE.
« D'un autre côté, supposer que le monde est vide de
» Dieu et que Dieu est séparédu inonde, c'est une abstraç-
» tion insupportable et presque impossible. »
LE COURTISAN.
Vous rëVenea au panthéisme. Je voutJ répète ma de-
mande : Le monde e«t-il séparé de Dieu comme lattribut
de la substance , ou èomme Pierre de Paul ? Vous m avez
répondu que la première distinction conduit à ï athéisme, et
que la seconde estinsupportable et presque impossible. Cepen-
dant il faut bien choisir l'une ou l'autre.
LE PHILOSOPHE.
* Diédlnffuér tf ëèt pas sépâref . «
LE COURTISAN.
D'accord. On distingue l'attribut de la substance, on
sépare Pierre de Paul. Distinguez-vous? Séparez-vous?
LE PHILOSOPHE.
« Je mè distiùgue et je ne me sépare point de mes
» qualités et de mes effets : de même Dieu n^est pas le
» monde, bien qu'il y soit partout en esprit et en vérité.»
hE COURTISAN.
Voilà encore le panthéisme. Vous ne séparez pas, donc
vous distinguez; donc le motide est distinct de Dieu comme
lattribut de la substance , donc nous sommes des attributs
de Dieu , et jamais notre clergé ne vous accordera d'être
un attribut de Dieu. Je suis désolé : nous ne pouvons pas
nous entendre. Nous ne voulions pas tyranniser vos opi-
nions, vous étiez libre de les discuter avec vos amis ; nous
68 LA RELIGION DE M. COUSIN.
VOUS demandions seulement de rendre un service au pays,
en nous donnant un Dieu qui fïït d accord avec le pape.
LE PHILOSOPHE.
« Telle esi notre théodicée. Elle rejette les excès de tous
n les systèmes, et elle contient tout ce quils ont de bon.
» Au sentiment, notre théodicée emprunte un Dieu pér-
it sonnel ; comme nous sommes nous-mêmes une personne ;
» a la raison un Dieu nécessaire , infini , éternel. »
LE COURTISAN.
Quel trait de lumière! Je le vois, vous avez deux dieux
dans votre poche, Fun à Tusage du peuple , l'autre pour
Tinstruction des philosophes. Vous êtes des nôtres; je con-
fisque le pt*emier Dieu pour l'université ; nous présenterons
le second Dieu à Tlnsiitut.
LE PHILOSOPHE.
« En présence de deux systèmes opposés: Fun qui, pour
V voir et sentir Dieu dans le monde, s'y absorbe; Fautre
M qui, pour ne pas confondre Dieu avec le inonde, l'en séparé
» et le relègue dans une solitude inaccessible, notre
» théodicée donne à tous les deux une juste satisfaction. »
LE COURTISAN.
Aux philosophes vous accordez un Dieu nécessaire, infini,
dont le monde est l'attribut, aux catholiques vous accordez
un Dieu qui se sépare du monde comme Pierre de Paul.
LE PHILOSOPHE.
a J'offre aux deux systèmes opposés un Dieu qui est en
» effet dans le monde, sans que son essence y soit épuisée:
n un Dieu qui est tout ensemble unité absolue et unité
n multipliée, infini et vivant, immuable et principe du
» mouvement, substance éternelle et cause inépuisable. »
LE COURTISAN.
Le Dieu-substapce et le Dieu de l'incarnation.
LE PHILOSOPHE.
« Un Dieu, suprême intelligence et suprême vérité, sou-
LA RELIGION DE M. COUSIN. 6ÎI
» veraine justice et souveraine bonté, devant lequel le
» monde et r&omme sont comme le néant. »
LE COURTISAN.
Comme la qualité est à la substance.
LE PHILOSOPHE.
a Et qui pourtant se. complaît dans le monde et dans
. rhomme. .
LE COURTISAN. *
Comme Pierre dans Paul. Parlons du dernier Dieu, vous
nous enseignerez la manière de s'en servir : la meilleure
sera de l'obliger à tirer son chapeau au christianisme et à la
monarchie constitutionnelle.
LE PHILOSOPHE.
<c Dieu est libre à Tinfini, intelligent à Finfini, juste à
» l'infini, charitable à l'infini. »
LE COURTISAN.
Attendez. Notre Dieu doit être juste sans être incom-
mode, charitable sans être compromettant. Les révolution-
naires nous prêchent un Dieu atrabilaire, qui veut, que les
.premiers de la terre soient les derniers dans le ciel. Ce Dieu
serait la satire de la monarchie constitutionnelle. Montrez
donc que la justice règne sur la terre.
LE philosophe/ .
Je suis optimiste : tout dans ce monde est pour le mieux.
Le grand médecin Hufeland a fait cette remarque^ que les sen-
timents bienveillants sont favorables à, la santé; — le sage
jouit dune longue vie; — l'opinion est juste, — la loi ré-
compense les bonnes actions : — après tout ^ la justice règne
dans le monde,.
LE COURTLÇAN.
A présent vous pouvez parler un peu du paradis, et faire
la part du clergé, qui empêchera les émeutes sur la terre
en parlant du cïel aux ouvriers.
' LE philosophe.
« Après tout, la justice règne dans le monde. Jen con-
70 LA RELIGION DE M. COUSIN.
» viens , il y a des exceptions : au sein de lorjlre général, se
» montrent des désordres. »
LE COURTISAN.
Des émeutes.
LE PHILOSOPHE.
« En contradiction avec la loi universelle et nécessaire
» du ipérite et du démérite ^ donc il faut admettre la vie à
» venir. »
LE COURTISAN.
Très bien : ce sera un suppléftient au Code pén^I. Com-
ment prouverons-nous au bas peuple qu'on ne meurt pas
en mourant?
LE PHILOSOPHE.
« L'Âme n'est pas le corps, elle est ipdivisible. Y a-til
• une moitié de moi ? un quart de moi? »
LE COURTISAN.
Nulleipent; pas plus qu'il n'y a la moitié ou le quart dq
moi d'un cheval.
LE PHILOSOPHE.
f If^4i^^ibl6 el indissoluble , l'àwe peut é%v^ mmo^^
» telle. »
LK COURT(§AÎ}.
Elle peqt Pétrç.
LP PHILOSOPHE.
ç 14^ spiritualité de Tâme est la coqdition « \ff ft^pd^qienl
» pécess£)ire de Fimmort^iité de Fâme; la \q\ du lao^ite <^t
« di^ démérite ep ^st la démonstration directe. ^
LE COURTISAN.
Prenez-y garde, on se moquera de vous. Il y a le mal
dans le monde : vous le voyez dans les famines, les pestes,
les inondations; dans les tremblements de terre, dans la
guerre, dans les révolutions, qui frappent llnnocent et
iavoriseiit souvent le criminel. En observant le mal dsins
le monde, pouvez- vous conclure que Dieu veut le bien? En
LA RELIGION DE M. COUSIN. 71
observant la mort, pouv^ez-vous conclure que nous sommes
immortels? Ajoutez quelque chose à vos preuves.
LE PHILOSQPHE.
f> Qu^ de inotifs puissants s ajoiupnl à ces preuves pqur
» les'fortifier dans nos cœurs! Toute chosfs a sa fip. Ce
» principe est aussi absolu que celui qui rapporte tout évé-
» uement à sa cause. »
LE COURTISAN.
Saq3 doute , tqut a sa fiq , tout périt : le^ arbres, l^s ^qî-
ipaqx , même les naoptagpes, '
Lf: PHII.0S0PHE.
» L'homme a donc uq^ fiu. Cet|e fin se révèle dans
» tputes ses p^i^sées, dans toutes ses démarches , daqs tQus
» ses sentiments,. dans loute sa vie, ^
h^ COURTISAN.
Sans doute, tout finit : nos pensée$, nos sentiments,
lïQfre vie* Voilà ce qu'on vous dira. Je vous suis avec anxiété.
LB PHILOSOPHE.
« Quoi que Thomme fasse, quoi qu'il sente, quoi qu'il
» pense.... il pense à Tinfini , il aime à Tinfini , il tend à Tin-
» fini.... Nous tendons à Tinfîni de toutes nos puissances.
» La mort vient interrompre cette destinée , qui cherche un
^ terme; elle la surprend inachevée. Il est donc vraisem-
» blahlf3 qu'il y a quelque chose après la mort, puisqu'à la
» mort f ien n'est terminé. •
LE COURTISAN.
Vous êtes inspiré par deux dieux, et je me prosterne de-
vant Féquivoque du moljlnir. Je croyais qu'en observant
que tout fimf, que tout c^ss^^ vous alliez sce|jer ups tom-
beaux ^ çt tout à coup le mot fin devient syuouyme de but,
et yous nous faites ressusciter aux ç^mps Éjysées pour
atteindre le but manqué du bonheur. Vous fiyez raison,
moquons-nous du peuple, c'est le meilleur moyen de l'in-
struire. Puisque nous sommes en train de rire, voyons, que
répondrez- vous quand on vous dira que toutes Tes destinées
72 LA IIELIGION DE M. C0U6IN.
s'interrompent mutuellement sur la terre? Lès animaux se
dévorent les uns les autres, nous tuons les animaux; la vie
se nourrit de la mort. Les germes s'étouffent les uns les
autres ; il y a des myriades d'êtres qui meurent à l'état d'em-
bryons, de fœtus, dans une extrême jeunesse, avant même
de s'être formés. Que direz-vous?
LE PHILOSOPHE.
« Un être qui demeure incomplet, inachevé, quin'at-
» teint pas- la fin que tous ses instincts proclament, serait
» un monstre dans l'ordre éternel , problème mille fois plus
» difficile à résoudre que les difficultés qu'on rencontre à
V propos de l'immortalité de l'âme. »
%E COURTISAN.
Je vous serre la main ; Bacon , avec sa méthode d'obser-
vation, n'aurait jamais pu s'élever aussi haut.
LE PHILOSOPHE.
ff I^a méthode d'observation , en Angleterre et en France,
» n'a pu jusqu'ici que détruire sans rien fonder. Pourquoi?
»< Par l'aveuglement de l'esprit de révolution , qui ne pou-
» vait s'éclairer que par ses excès mêmes (1). »
LE COURTISAN.
G^est à merveille. Mais puisque nous sommes ici dans un
accès de franchise, pourriez*vous nous rendre le service
de rétracter les idées sur le Dieu-substance qui vous ont
échappé dans vos livres? Le clergé et la cour vous en sau-
ront gré; vous vous rendrez de plus en plus possible.
LE PHILOSOPHE.
M Si j'ai parlé quelque part de Dieu comme de la seule
» substance, du seul être qui soit, n'est-il pas «évident que
» j'ai voulu marquer fortement par là , à la manière des pla-
» tqniciens et de plusieurs Pères de l'Église, la substance
» et l'essence étemelle de Dieu en opposition à notre exis-
» tence relative et bornée (2)? »
(^i) Fragments philosophiques., paQ.v nu
(a) Pensées de Pascal^ préface, pag. xlvi.
' LÀ RELIGION DE M. COUSIN. 75
LE COURTISAN.
Encore uile petite rctractatioa , je vous en supplie^ sur
réternité de la création.
LE PHILOSOPHE.
« Eh bien, je retire jusqu'à cette expression (de la néces-
» site morale de la création), par cela seul qu'elle peut pa-
» râître équivoque, et compromettre la liberté de Dieu. —
» Ainsi, l'intelligence et l'amour dirigèrent la liberté de Dieu
» dans le grand acte de la création. »
LE COURTISAN.
Encore un service : dites que la philosophie et la religion
se donnent la main.
LE PHILOSOPHE.
« Le grand Bossuet a bien aisément concilié la religion et
» la philosophie (1). »
LE COURTISAN.
Pour l'amour de la monarchie constitutionnelle un der-
nier effort : soumettez-vous à TÉglise. Que Vous en coûte-t-il?
LE PHILOSOPHE.
« Je m'incline devant la révélation, source unique des
» vérités surnaturelles; je m'incline aussi devant l'autorité
1» de l'Église, nourrice et bienfaitrice du genre humain, à
» laquelle seule a été donné de parler aux nations, de ré-
» gler les mœurs publiques , de fortifier et de contenir les
» âmes. Combien de fois n'ai-jepas défendu, comme homme
» politique et comme philosophe, l'autorité ecclésiastique
» dans ses limites nécessaires? J y ai perdu une ancienne
» popularité, mais je ne la regrette pas (2). »
LE COURTISAN.
Queje vous embrasse! désormais nous serons insépara-
bles. Je vous donne mon cœur, et vous serez le philosophe
du château.
(i) Pensées de Pascal^ 2* éàïl.j avant-propos, pag. xxix.
(3) Jbid,y pa(T, LU.
V
74 J.k RELIGION DE M. COUSIN.
Nous venons d'exposer la théodicée populaire de M. Cou-
sin : cest M. Cîousin lui-même qui a parlé, qui s'est jugé.
Nous n'avons plus à critiquer, nous n'avons qu'à résumer.
Après avoir prêché la méthode d observation , il observe le
m^l, pt il en conclut que tout est bien ; il observ9 la mort,
et il pn conclut l'immortalité; il se fonde sur la nature» qui
qous moptre 1» destinée de tous les êtres sacrifiée au hasard,
Qt il affirme qu une destinée inachevée serait un rnooslre
unique dans le monde. En invoquant Dieu , il jeUe un voile
sur l'injustice de la terre, il prépare un paradis aux heu-
reux de ce moqde; il veut être chrétien, mais il jette }xn
voile sur l'Évangile. L'erreur ne lui suffit pas , la philosophie
l'a fait parler malgré lui; il se rétracte, et il couronne la
morale des propriétaires, la religion du juste-milieu par
une apostasie solennelle en présence de l'Église.
La théodicée populaire est à l'usage du peuple; nous
avons vu que M. Cousin possède un autre dieu à l'usage
des philosophes. Une seule fois il en a parlé ; ce fut en
1828 , à Tépoque du ministère Martignac. La France tour-
nait au libéraUsme, il fallait en fciire. Le public attendait le
dernier ipqt de la philosophie, en présence de la religion
qui lavait outragée. On afflua à l'ouyerture des c^urs long-
temps suspendus : le professeur monta dans sa chaire^
tout le mond^ fi|t fasciné. La parole de M. Cousin étpit
éblouissante, (^elques idées hégéliennes donnaient np éclat
inattendi^ aux leçons , la curiosité était sans isesse amorpée
par de rfipides» revues des philosophes anciens et mpdernes^
Qn applaudissait. Que faisait M. Cousin? U jouait une f^o-
médie qui restera célèbre dans les afinales des mystifica-
tions philosophiques. Nous devqns 1^ suivre pour exposer la
théodicée scientifique de M. CoMsin. Puisqu'il s'agit du Dieu
des savants, c'est à un initié que M. Cousin communiquera
sa pensée.
LE PHILOSOPHE ET L'INITIÉ.
LE PHILOSOPHE.
Cette année nous avons un ministère libéral , nous ferons
LA RELIGION DE M. COUSIN. , 75
de la blague (i). Nous démontrerons la providence de Dieu
dans l'histoire : vous aurez un ootirs complet d'histoire à
priori.
l'initié.
Homme merveilleux: ! vous montrez au peuple le paradis
par l'observation; je ne doute pas que vous ne puissiez
expliquer l'histoire à priori avant de la connaître, et tou-
jours par l'observation.
LE PHILOSOPHE.
Recueillons-nous en nous-mémeâ; nous trouverons au
fond de nous trois termes , ni plus ni moins. L'infini, le fini
et le rapport : voilà les trois principes à priori.
l'initié.
Vous surpassez Kant dès le début : le malheureux croyait
à la contradictioi) d|i fini 0t de l'infini , et vous mariez les
deux termes par la découverte immortelle du rapport.
LE PHILOSOPHE.
Il y a donc l'infini , lo fini «t le rapport : il doit donc y
^voir riafipi, l# Ijqi pf le rapport àms rhistoiw 4a «MUlde.
l'initié.
Assurément: partout où il y a un homme, il y aura Fin*
fini , Iç fini et le rapport.
LE e^ILOSOPHE.
f^qisq^ il y a l'infini , le fiqi et le rapport d^n^ VhoiutDe ,
il doit y avoir trois époques dans l'histoir^^ : l'époque 4p
l'infini, celle du fini et l'époque du rapport.
Vous q^vé? ^\i quç les trois terp^es sont partout tqujoqr^
epsenible^ toujours indivisibles. Je serais curieux 4Vppreii-
dre comment ils vont se séparer et détercpiqer trois époque^
à priori. .
LE PHILOSOPHE.
Mettons-nous à foeuvre. Pour mieux séparer les trois
(i) M. Cousin me disait en i8ia : Afon cher Ferrari, vous 9vez fait cIq la
blague à Strasbourg comihe j*en ai fait à Paris en 1828.
76 LA RELIGION DE M. COUSIN.
termes et les trots époqaes, nous les mettrons en trois
continents distincts ; il n'y aura plus moyen de les confon-
dre. Voilà donc trois termes et trois continents. Où met-
trons-nous Tinfini?
l'initié. /
Où vous voudrez.
LE PHILOSOPHE.
Nous le mettrons en Orient. L'Asie est vaste, et l'infini y
tiendra à son aise.
l'initié.
Quelle sera la terre du fini ?
LE PHILOSOPHE.
Ce sera la Grèce. La Grèce est petite ; il y a là des ré-
publiques , évidemment c'est là un pays très limité. La
Grèce était prédestinée à n être que le pays du fini.
l'initié.
Que ferons-nous du rapport?
LE philosophe.
Nous le garderons chez nous ; il conciliera l'Orient avec *
la Grèce, l'infini avec le fini , l'Un avec le multiple. Tout
s'arrange par le rapport : l'éclectique explique le rapport.
L'Europe, qui nous a produits, est donc le pays du rapport.
l'initié.
J'attends toujours la démonstration de la Providence
divine par l'histoire.
LE philosophe.
La Providence, c'est le progrès de l'Un au multiple et au
rapport; le progrès se réalise par le commerce et par la
guerre. Dieu protège donc les marchands; il chérit les com-
bats, il sanctifie toutes les victoires.
l'initié.
Votre Dieu aime donc beaucoup le succès?
. le philosophe.
La victoire est la décision de Dieu.
la religion de m. cousin. 77
l'initié.
La victoire de Waterloo serait-elle aussi une décision de
Dieu?
LE PHILOSOPHE.
Sans doute, la bataille de Waterhio doit être comptée
parmi les plus beaux succès de la France.
l'initié.
On m avait dit que Waterloo avait été le plus beau succès
de nos ennemis.
LE PHILOSOPHE.
Waterloo, c'est lesuccès de la liberté. Grâce à cette
bataille , nous avons f honneur de vivre sous les Bourbons.
Ils en ont encore pour cinquante ans de règne ^ et^ quanta
moi, le drapeau blanc sera toujours mon drapeau (1).
l'initié.
Je commence à vous comprendre. Puisque le succès est
la loi divine, il faut vénérer les hommes qui réussissent : ce
sont les hommes du bon Dieu.
4.E PHILOSOPHE.
« Enfin, on commence à comprendre et à amnistier J'iiis-
» toire à tous les points de sa durée. Je regarde Tidée de
» 1 optimisme historique , Fidée d'un plan général de This-
» toire comme la plus haute idée à laquelle la philosophie
» soit parvenue (2). »
l'initié.
C'est une idée précieuse. L'Evangile a le grand tort de ne
pas être d'accord avec votre optimisme. Vous connaissez
cette litanie : Bienheureux ceux qui souffrent^ bienheureux
ceux qui ontfaim\ etc.^; je propose de substituer : Malheu"
reux ceux qui souffrent^ maladroits les martyrs y maudits
ceux qui échouent: ce sera plus philosophique. Qu'en dites-
vous? •
(i) Historique.
(2) Cours de 1828, leçon VII,' p^g. 89.
7 s LA BELIGION DE M. COUSIN.
LE PHILOSOPHE.
<c Arrivée sur le seuil des religions , la philosophie s ar-
» réte également, attentive à ne point trahir ses droits, et à
n ne point les excéder, à parcourir dans toute son étendue,
• et jusqu'à sa limite extréoàe , le domaine de la raison na-
» turelle , et à ne point usurper un domaine étranger (1). »
Telle, sera toujours ma règle.
L*INiTIÉ.
Que faites-voUs donc de votre philosophie ?
LE PHILOSOPHE.
« c'est dans la philosophie que la pensée d'une époque
» arrive à se savoir elle-même : partout ailleurs elle ne se
» sait pas; elle est sans doute, mais elle est pour elle-même
» comme si elle n'était pas (2). ^
l'initié.
Vous voulez dire que les philosophes pensent, et que
les peuples ne pehsent pas.
, LE PHILOSOPHE.
Oui, le philosophe, c'est la réflexion. « Antérieurement à
n la réflexion , toutes les lisicultés entrent en exercice dans
n leur véHu spônlatiéé : la Maison avec të§ ëehs , lëâ Sens
4 avec la raisoil, l'activité libre avec leâ sètls ëi avec lâ rài-
» son, et leur aôtlc^ primitive et èittHÛtânéë ^ domltiélès
»' grands tésultats de Findliâtrlê de Yêtut, de Yàti et de fa
» religion (3). »
VmtiÈ.
dé sont àoîÈt les pèiÈphi c|ui fomlei fè%toiis dans y
peftSer?
LÉ Pttitosoi»Mfe.
«La âpontatiëité eàt le génie de Tfauiitaftité, c^ittme la
tf réflexion éii le géttie de qdelqued hcrtnffiied (^). •
( I ) Premier courSy 1 8 1 5, vol. l^, pag. 363.
(2) Cours de i8a8, leçon V, pag. I2.
(3) Hist, de UphiL, vol. I, p. i6o.
(4) Cours de i8a8, leçon V, p. 19.
LA JIELIGION DE M. COUSIN. 79
LINITIÉ.
Je le vois, toutes vos idées se tiennent. Vous avez distiri-
gué deux raisons, Tune spontanée, lautre réfléchie, et cette
oistinctioirt nous ménage, à nous autres initiés, le privilège
de former une caste au-dessus du peuple. Laréflexidh est
notre dt*oit : le peuple ne se connaît pas, nous le Cotinais-
s6ns; il pense sans penser, nous peiisonà deul foU; il
combat pour sa religion, et nous seuls connaissons sa Reli-
gion ; le peuple se sacrifie pour Ses dieux sans le savoir,' et
nous' le laissons faire, en contemplant ce sacrifice. Entre
nous, le peuple n'est-il pas au philosophe comme la brute
à l'homme?
LE PHILOSOPHE.
«I/humanité est aux philosophes comme la nature à
i«rhumanité(l). »
l'initié.
Comme la chose à la personne. Je vois pourqttoi FéVan-
gile est si m^l rédigé; il a été écrit sans réflexion : c'est tinë
brochure populaire et spontanée. Je vois aussi poUH{t(di
vous ne Voulez pas le corriger et le remplacer par l'évangllfe
du succès. Le peuple ne réfléchit pas; il ne vous cômpren*-
drait jamais. Quel sera donc le rôle de nous autres initiés?
Vous nous ave2 donné une nouvelle dignité, veuilles nous
dire quelle sera notre occtipation?
lE PHILOSOPHE.
Nous Somtnes fa réflexion. — «La nécessité de la con-
«ception, c^est-â-dlfe la tiégation essayée et convaincue
«d'impuissance, est le caractère propre de la réflexion. Il
»s'èûsùitque la réflexion ne crée rien; et si elle suppdse
»une opération antérieure, il faudra bien qu'il y ait autant
»de termes que dans le phénomène, tel qu'il se passe au-
»jourd'hui.... Dans une négation vaincue, essayée efcon-
w vaincue d'impuissance, il ne peut y avoir autre chose que
(i) Cours de i8a8, leçon IV, pag. i.
80 LA RELIGION DE M. COUSIN.
» ce qui fut dans raffirmation première, dans le phénomène
«auquel s'applique la réflexion. » Il en est de même de
la spontanéité et de la réflexion dans Thistoire. « Il y a dans
» la spontanéité (religion) tout ce qui sera phis tard dans la
» réflexion; mais tout y est à d'autres conditions (1). » Et
vice versa il y a dans la réflexion tout ce qui se trouve dans
la spontanéité sous une autre forme. Le philosophe s'efforce
de nier la religion, et il la rét£(blit.
l'initié.
Vous m'éclairez. La mission du .philosophe est de s'ef-
forcer de détruire une religion admise par tout le monde, et
de renoncer à son entreprise en. reconnaissant l'inutilité de
ses efforts. Jusqu'à ce jour, j'avais pensé que le philo-
sophe devait devancer les peuples, marcher à la tète
de la civilisation, guider la masse et transformer lé
monde. J'avais tort. Nous dirons donc désormais que le
philosophe doit tourner son regard vers le passé, qu'il doit
s'en moquer d'abord et l'accepter plus tard,' Tout le monde
laisse la Seine aller à la mer; un homme se lève, il veut
ique la Seine remonte à sa source, il passe sa vie à construire
des digues : le voilà philosophe à moitié. Plus tard, il re-
connaît Fabsurdité de son entreprise : le voilà philosophe
achevé. C'est là une comparaison, mais la comparaison
instruit. Ainsi, dans votre jeunesse, vous ayez nié le chris-
tianisme; aujourd'hui vous le prônez. Avant de vous imiter,
je vous prierai de me préciser en quoi consiste le travail du
philosophe. Il s'agit de nos privilèges, on ne saurait y
mettre trop de rigueur. Procédons par ordre. A quelle
époque les philosophes ont-ils commencé leur travail?
LE PHILOSOPHE.
L'Orient est le berceau de la philosophie.
l'initié.,
Il y a donc la philosophie de l'Inde. Ensuite ?
(i) Cours de 1828, leçon V, pag. 7, 10.
LA RF.LIGION DE M. COUSIN. vSl
LE PHILOSOPHE.
Celle de la Grèce.
l'initié.
Et en dernier lieu la nôtre. Voilà trois époques philoso-
phiques: rinde, la Grèce, les modernes; voilà trois classes
de philosophes, d'hommes réfléchis qui paraissent à de
longs intervalles de distance. Sur quoi réfléchissent les
philosophes de Tlnde?
LE PHILOSOPHE.
Sur la rehgion de Flnde, sur la spontanéité orientale.
l'initié.
Et les philosophes de la Grèce?
LE PHILOSOPHE.
Sur la religion de la Grèce, sur la spontanéité mytholo-
gique.
LINITIÉ.
Et nos philosophes?.... Vous ne répondez pas? Mais c'est
évident, ils réfléchissent sur la religion chrétienne, sur
la spontanéité de la Bible. Voilà donc trois réflexions,
l'une bouddhiste, l'autre païenne, la troisième chrétienne.
La première s'efforce de j!iier le bouddhisme: elle échoue,
et c'est là son succès ; la seconde s'efforce de nier la
mythologie : elle ne réussit pas, et c'est là sa gloire; la
troisième lutte avec le christianisme , et il se trouve
qu'au lieu de le vaincre, elle le confirme. Or voilà trois
philosophies tout à fait distinctes; elles se contredisent
mutuellement: où sera la vérité? Devons-nous professer le
bouddhisme, le paganisme ou le christianisme? Vous gardez
le silence : peut-être ne suis-je pas suffisamment initié
pour mériter votre confidence. Dites-moi au moins si la
spontanéité est surnaturelle. Dans ce cas, Dieu se serait
révélé trois fois par Bouddha, par Orphée, et par le Cl^risj.
Si, au contraire, la spontanéité n'est que la raison primitive,
dans ce cas le Christ n'était pas plus Dieu que vous, et nous
pouvons nier.parfaitement le christianisme. Voltaire n'aura
6
82 KA RELIGION DE M. COUSIN.
pas échoué. ...Vous gardez le silence! C'est que ma faible rai-
son n'a pas été encore assez éprouvée parréclectisine. Ne me
refusez pas au moins des éclaircissements sur la voie que
je dois suivre. Je veux être aux peuples comme le chevalier
au cheval, comme Thomme aux choses: je veux devenir
philosophe. Que dois-je faire?
;.E PHILOSOPHE.
cherchez.
l'initié.
Bacon dit qu'il faut chercher la vérité dans la nature, et
non pas dans l'opinion des hommes. Descartes veut qu'on
s'enquière de ce qu'il faut penser, et non pas de ce que les
autres ont pensé.
LE PHILOSOPHE.
C'est dans l'opinion des hommes qu'il faut chercher la
vérité; elle est tout entière dans les systèmes des philoso-
phes. Étudiez les philosophes.
l'initié.
J'étudierai les philosophes. Quels philosophes? les boud-
dhistes? les païens? les chrétiens?
le philosophe.
Totiâ lés philosophes, bouddhistes, païens et chrétiens.
l'initié.
Maître! ils sont tous en contradiction les uns avec les
autres; ce que Tun affirme, l'autre le nie: depuis quatre
ibîlle ans la philosophie change sans cesse. Je ne puis pas
écouter tous les philosophes; je ne puis pas être à la fois
bouddhiste, païen et chrétien.
LE PHILOSOPHE.
Il y a plus : les philosophes de chaque époque ne sont
pas, ne doivent pas être d'accord enire eux. Prenez \n phi-
losophie de l'Jnde, regardez celle de la Grèce, suivez les
diverses phases de la philosophie moderne ; detoutte ):psil
y aquatre écoles prédestinées à se combattre mutuellement.
Ce sont les quatre systèmes do raaiériahsme, du spiritua-
J
LA RELIGION DE M. COUSIN. 83
lisme, du mysticisme et du scepticisme. Le premier croit à
la matière et nie lesprit; le second croit à Tesprit et lui sa-
crifie la matière; le mysticisme ne croit qua sa propre
inspiration, et le scepticisme ne croit à rien du tout. Telle
est la philosophie.
l'initié.
Que faire? Dois-je choisir le matérialisme ou le spiritua-
Ji^fnè, le tinysticisme ou le scepticisme?
le philosophe.
^ /Tous les systèmes sont également vrais , tous sont égale-
ment faux. Vous découvrirez la vérité en réfutant Tun par
l'autre tous les quatre systèmes. Aussitôt qu'on vous pro-
posera un système, vôUs l'écraserez par les trois autres
réunis ensemble; puis, si Ton vous proposait encoreTun des
t^ois systèmes victorieux, vous recommencerez la réfutation
-en laccablant à son tour par les autres systèmes, y com-
pris ceux qu'il a détruits.
l'initié.
Vous m'ouvrez une carrière indéfinie : les années de Ma-
thusalemne suffiraient pas pour la parcourir jusqu'au bout.
Désormais je consacrerai ma vie à réfuter les uns par les
autres tous les systèmes. Et quel fruit pourrai-je recueillir
de mon travail?
le philosophe.
Un fruit excellent, l'éclectisme. Une fois initié a 'éfuter
un système parlautre, vous ne serez plus seulement phi-
losophe, vous dominerez tous les philosophes; vous serez
éclectique. Alors, mais alois seulement, je vous compterai
parmi mes disciples.
l'initié.
JEn attendant cette gloire, pourriez-vous me dire en quoi
consiste l'éclectisme?
\r
su LA RELIGION DE M. COUSIN.
LE PHILOSOPHE.
« L'éclectisme est à chaque pas dans mes livres, il sort
» de chaque leçon , il les domine toutes (1). »
l'initié.
En quoi consiste l'éclectisme?
LE PHILOSOPHE.
« Nous n'avons aucun doute sur l'excellence de Técléc-
» tisme. »
l'initié.
NI mjDi non plus. En quoi consiste-t-il donc?
LE PHILOSOPHE.
a 11 joint Platon à Descartes, Aristote à Locke, Proclus
>» à Malebranche; il s'enfonce même dans les ténèbres de
» la scolastique, il embrasse tous les âges de la philosophie
» humaine, il rappelle tous les systèmes... (2). »
l'initié.
Je le sais; je joindrai Platon , Aristote, Proclus à qui vous
voudrez, je m'enfoncerai où il vous plaira. Dites-moi donc
en quoi consiste l'éclectisme.
LE PHILOSOPHE.
Il est la philosophie du xix* siècle, il est ma philosophie.
« Je le répète avec une conviction toujours croissante , on
» ne doit épouser aucun système; il faut les comprendre
» tous et discerner la part de vérité qui les fait naître (3). »
l'initié.
N'en doutez pas , je n'épouserai aucun système.
LE PHILOSOPHE.
« Je suis pour Platon contre Aristote , pour Descartes
» contre Locke, pour Reid contre Hume, pour Rant conire
(\)Coursde i8i5-i820, vol. V, préface.
(a) Cours de i8i5-i8ao, vol II, pag. 365 et suiv,
(3) Cours de i8i5'i8îo, vol. V, pag. 3.
LA RELIGION Dl-: M. COUSIN. 85
» Condillac. En morale, je suis pour Hutchesôn contre
» Hobbes , pour Rousseau contre Helvétius... (1). »
l'initié.
J'aimerai é{jalement tous les systèmes; en même temps
je repousserai ceux qui ne vous sont pas agréables , et tou-
jours sans épouser, sans professer aucun système. Que sera
donc Féclectisme?
LE PHILOSOPHE.
L'éclectisme est un système. « J'éclaire l'histoire de la
- » philosophie par mon système, et je démontre mon sys-
>» tème par l'histoire de la philosophie (2).
l'initié.
Je démontrerai l'éclectisme par l'histoire de la philoso-
phie, et l'histoire de la philosophie par l'éclectisme. Mais
en quoi consistera l'éclectisme?
LE PHILOSOPHE.
< Il concilie l'idéalisme allemand avec l'empirisme an-
» glais , les cite à son tribunal et les condamne , les con-
» traint à contracter une tardive et féconde alliance (5).»
l'initié.
J'irai en Angleterre , j'irai en Allemagne, je vivrai à l'é-
tranger pour me perfectionner dans l'éclectisme. En quoi
consiste- t-il?
LE PHILOSOPHE.
« L'éclectisme est une doctrine toute française et qui
» nous est propre. »
l'initié.
Je resterai en France. L'éclectisme serait-il, comme l'ap--
pelait Diderot, la philosophie de t homme (jui, foulant aux
(i) Cours de i8i5-i82o, vol. II, pag. 365 et suiv.
(2) Frag. philos.^ préface, p. xLvni,
(3) Nouv. frag. philos^ avertis». Cours de iSf, vol. II, pag. i5.
86 LA RELIGION DE M. COUSIN.,
pteds les préjugés, la tradition, C ancienneté, le consentement
universel, t autorité, pense par lui-même?
LE PHILOSOPHE.
L'éclectisme respecte les préjugés, la tradition, Tancien-
neté, le consenfemeDt universel et Fautorité.
l'initié.
Vous me faites venir Teau à la bouche. De grâce, veuillez
me définir cette doctrine miraculeuse qui est française et
étrangère, allemande et anglaise, historique et dogma-
tique, systématique et sans système, indépendante et pleine
de respect pour toutes les autorités.
LE PHILOSOPHE.
« Je la définirais volontiers la philosophie du sens com-
M mun ayant con'science de lui-même, de ses principes, dp
» ses lois. Le sens commun est la raison naturelle, ma phi-
» losophie est la raison réfléchie. Or la réflexion n'a rien
» à supprimer, rien à inventer : elle constate et elle
» explique si ellp peut. — La philosophie doit partir du
» sens commun jet revenir au sens commun (i). »
l'initié.
Et comment définissez -vous le sens commun?
LE PHILOSOPHE.
« Le sens commun est Tensemble de tous les principes
» qui sortent du fond même de la nature humaine dans tous
» les temps, dans tous les pays, dans toutes las condi-
» tions (2): »
l'initié.
Ainsi, maître, après avoir étudié les philosophes boud-
dhistes , païens et chrétiens ; après avoir passé ma vje à
réfuter Tun par l'autre le matérialisme, le spiritualisme, le
mysticisme et le scepticisme; après avoir évoqué Platon,
(^i) Cours de 1819-1820, vol. 1, pag. 19.
(a) Ibid.
LA RELIGION DE M. COUSIN. 87
Aristote, Proclus, les ténèbres du moyen âge, les Anglais
et les Allemands, jWriverai à la conquête du sens commun
et je saurai ce que tout le monde sait. Homme incompa-
rable ! Vous résolvez d'un coup tous les problèmes , le sens
commun offre des avantages inappréciables qu'on peut
résumer par cette lumineuse formule si religieusement
suivie par vos disciples : sinere ire mundum quomodo vadit.
Vous évitez tous les dangers de la philosophie. Quand
les peuplés créent les religions et s'entrégorgent pour
leurs dieux, vous assistez paisiblement au combat; car,
comme vous le dites, ils ne réfléchissent pas à ce qu'ils
font, ils pensent comme s'ils ne pensaient pas. Quand les philo-
sophes risquent leur vie comme Socrate pour combattre les
religions, vous reconnaissez 1 impossibilité de Tentreprise,
et vous remettez respectueusement les choses dans leur état
primitif, l/éclectisme rétablit la religion indienne dans
rjnde, la mythologie chez les Grecs, et le christianisme
parmi nous. Si les trois religions en venaient aux mains, Té-
ciectisme pourrait circuler librement d'un camp à Pautre.
Enfin, quand les philosophes se torturent Tesprit et s'expo-
sent au martyre du ridicule, comme Malebçanche, pour
découvrir des vérités qui échappent au vulgaire, vous
nous .mettez d'accord avec tout le m.onde , grâce au sens
Gomipun, résultat de la réfutation réciproque du matéria-
lisme , du spiritualisme, du mysticisme et du scepticisme.
Tous les écueils sont évités. Au moment où je vais me
décider à être votre disciple, je vous soumettrai quel-
ques difficultés pour que vous vouliez faciliter mon ini-
tiation.
Votre philosophie réfléchit tantôt sur le sens commun ,
tantôt sur la religion : apprenez-moi à séparer ces deux
choses ou à les confondre.
Le sens commun consiste à ne pas être fou , à jouir de
toutes les facultés que le dieu des philosophes nous a don-
nées. Par le sens commun je reconnais, par exemple, que
j'existe, que vous existez, que deux et deux font quatre.
88 LA IIËLIGION DK M. COUSIN. *
et une foule d autres vérités égalemcut incontestables.
Malheureusement, elles ne nous apprennent rien sur la
destinée de Thomme, ni sur l'origine du monde, ni sur le
dieu qu'il faut affirmer ou nier , adorer ou oublier. C'est
pourquoi on n'a jamais contesté le sens commun , ni aux
bouddhistes, ni aux païens, ni aux chrétiens. On n'a pas non
plus contesté le sens commun aux matérialistes, ni aux
spiritualistes , ni aux mystiques, ni aux sceptiques. Si par-
fois les philosophes et les prophètes extravaguaient, c'est
qu'ils dépassaient les véritps élémentaires du sens commun,
qui perdait ainsi tous ses droits sur eux. En un mot^ votre
théorie du sens commun ressemble fort à la théorie du
docteur Reid; je vous pronsets de l'adopter : elle ne préjuge
aucune question, ni philosophique ni religieuse.
Le sens commun une fois admis, je me trouve dans le
plus pénible embarras devant l'autre théorie, par laquelle
vous expliquez le rôle des philosophes en présence des
religions. Dans cette théorie , la philosophie est la réflexion
qui révoque en doute la spontanéité , et qui ne réussit pas
dans son entreprise. Ici il ne s'agit plus du sens commun :
il s'agit, si Ton est Indien , d'attaquer le brahmisme pour le
reconnaître ensuite; si l'on est Grec, de faire la guerre à Ju-
piter sans obtenir aucun succès; si l'on est chrétien, de railler
le christianisme pour lui tirer ensuite un coup de chapeau.
Interpréter, confirmer, expliquer le sens commun antérieur
à toute science et à toute religion, c'est une tâche inoffen-
sive , qui vous laisse libre d'accepter toutes les sciences et
toutes les religions. Interpréter, confirmer, expliquer le
bouddhisme, le paganisme ou le christianisme, c'est discu-
ter les dogmes de trois religions , ou , comme vous le dites
prudemment, de trois spontanéités que l'on s'efforce de
nier, et qu'on ne peut accepter en même temps. Dès lors
nous n'avons plus rien à démêler avec le sens commun;
votre travail , puisque nous sommes chrétiens, doit porter
sur la chute, sur la Rédemption, sur l'Église, sur les sacre-
ments, et spécialement sur rEucharistie, qui dispose de
LA RELIGION DK M. COUSIN. 89
notre salut. Que pensez-vous de la chute et de la Bé-
demption?Quelle est votre opinion sur laTrinitéîque dites-
vous de Jésus-Christ? Àdoptez-vbus les décisions des con-
ciles ?X!omment rétablissez-vbus l'autorité deTÉglise? Com-
ment confirmez-vous le sacrement de TEucharistie?
L'initié multiplie les questions , et le maître distrait cesse
de répondre. L'initié suit les leçons du maître, dans Tespoir
de s'instruire , et il n'entend pas un mot qui réponde à son
attente. Découragé, il se décide à étudier l'histoire de la
philosophie dans les livres de M. Cousin; en bon chrétien,
il veut étudier les réflexions des philosophes sur le christia-
nisme. Il ouvre la préface du chef de l'éclectisme aux
œuvres d'Abélard, les premières où la réflexion s'empare du
christianisme. Voici les premiers mot du volume : « La phi-
» losophie scolastique est sortie d'une phrase de Porphyre ,
» commentée par Boèce.... Otez ce premier mobile, le mou-
» vement n'aurait pas eu lieu (1). » La scolastique, se dit
l'initié , a donc commenté une phrase de Porphyre : Por-
phyre serait-il un apôtre du Seigneur? un saint-père? Hélas!
non ; c'était un païen très hérétique. Le christianisme n'est
pour rien dans les réflexions du moyen âge; les docteurs
réfléchissent seulement sur une phrase païenne, q^xi se
compose de trente mots. Décidément, ce n'est pas avec la
scolastique que commence la réflexion , poursuit l'initié, ce
sera avec la Benaissance. Que pense M. Cousin de la Re*
naissance? « Toute l'utilité, toute la mission de ce siècle, dit
» le maître, n'a guère été que d'effiicer, de détruire le moyen
» âge sous l'imitation artificielle de l'antique (2). » L'initié
admire le jugement du maître, et il ne trouve pas encore les
réflexions des philosophes sur le christianisme. Chose mer-
veilleuse! se dit-il, les scolastiques commentent les païens,
et les honimes de la Renaissance se moquent des scolastiques
et commentent plus que jamais les païens. Personne ne
réfléchit; consultons les philosophes postérieurs. Qui pren-
(i) Introd, aux œuvres (TAhélard^ pag. |,ix.
(2) Ibid,
90 LA RELIGION DE M. COUSIN.
drons-nous? L^édition de Descartes par M. Cousin brille
sur les rayons de la bibliothèque ; Tiniiié la prend , la feuil-
lette : il lit les jugements de M. Cousin, qui se trouvent par-
tout ailleurs, hormis dans cette édition, et il en résulte que
le grand mérite de Descartes , suivant M. Cousin, est de
n'avoir fait aucune réflexion sur la religion. Un peu mor-
tifié, Finitié étudie les commentaires de M. Cousin sur les
philosophes du xviii» siècle : il n y voit que des réfutations;
il s'habitue à réfuter les uns par les autres les spiritual istes,
les matérialistes, les inysti(|ues et les scepti(|ues, sans
jamais découvrir la moindre réflexion de M. Cousin sur la
Trinité, la chute, la Rédemption, TEglise et les sacrements.
Enfin, par une dernière tentative, l'initié prend le livre de
M. Cousin sur Kant, le philosophe le plus récent que le
maître ait commenté, et il apprend à réfuter Locke par Kant
et Kant par Reid, sans obtenir aucune observation sur le
christianisme, hormis ces mémorables coups de chapeau
qui avaient été conseillés par la conscience du* courtisan à
la réflexion du philosophe.
Avouons-le, en 1823 M. Cousin a trompé le libéralisme
avec une adresse unique. Les voltairiens se pressaient
autour de sa chaire pour relever le drapeau de la ré-
volution, et iM. Cousin considérait comme* une méprise
toutes les attaques de la philosophie contre la religion. On
s'attendait à un dogme nouveau, et il se réfugiait dans
rhistoire; on lui demandait Texplication du christianisme,
et la religion s'absentait à petit bruit de son cours. La démo-
cratie invoquait la théorie du progrès, et M. Cousin déve-
loppait la théorie du succès. La France voulait chasser les
Bourbons imposés par l'étranger, et le philosophe justifiait
la défaite de Waterloo. C'est ainsi que M. Cousin a exposé
la religion des philosophes aux applaudissements des ini-
tiés.
ir
M, COUSIN HISTORIEN. 91
CHAPITRE IX.
M. Cousin historleii.
L'esprit de réaction qui a inspiré réclectisme domine
tous les travaux historiques de M. Cousin : ils ont tous été
soumis aux convenances de l'orthodoxie officielle. Ces tra-
vaux se réduisent à des commentaires sur Platon, sur Abé-
lard , sur le cartésianisme , sur le xviii* siècle et sur Kant.
Nous nous bornerons à juger la pensée'qui a présidé à tous
les commentaires de M. Cousin^
Platon est le premier auteur que M. Cousin ait commenté
et traduit avec force notes et préfaces. On ne pouvait choi-
sir un plus grand texte ; M. Cousin ne pouvait mettre plus
d'obstination à ne pas le comprendre. Platon a donné le
premier principe au christianisme en découvrant les idé^s :
la réunion des idées, c'est le Verbe. La découverte des idëeis
fait la gloire de Platon, le Verbe fait la grandeur du chris-
tianisme : sans les idées, sans le Verbe , le Christ ne serait
qu'une divinité du paganisme. Quels sont les rapports en-
tre les idées et le Verbe , entre le dieu de Platon et le dieu
du Christ? M. Cousin juge prudent de jeter un voile sur ces
questions scandaleuses. Il ne traite que des questions d^
philologie scolastique très inofFensives sur le nom , le lieu ,
le rôle des idées.
Platon développe la critique; il sait que la révélation des
idées est impossible, qu'il y a contradiction eptre les idées
et les faits, que l'Un et le multiple s'entre-détruisent mu-
tuellement. Il sait que la dialectique est aussi puissante
dans le mal que dans le bien ; il n'ignore pas que le mal
peut revendiquer le droit de dominer la dialectique, au
même titre que le bien. C'est dans le Pmménide que Platon
expose sa critique; ses disciples l'expliquent, la nouvelle
Académie est quasi scepti({ue. Quel est l'avis de M. Cousin
n
92 M. COUSI.N HISTOBIEN.
sur le criticisrne de Platon? Il n'en parle pas, il {jarde le si-
lence jusqu'à laisser le Parménide sans un mot de pré-
face.
La dialectique, chez Platon , déduit de Tidée du bien la
morale, et' la morale trace seule le plan de la république.
Cette république, que tous les siècles admirent et accusent
de folie, c'est le modèle de l'Eglise. Elle sacrifie les intérêts
A la morale, elle est gouvernée par les plus dignes, par les
sages initiés au Verbe divin qui nous rallie au monde
surnaturel. Les sages sont choisis par les sages , le mouve-
ment part d'en haut. Voilà TEglise. La république de Pla-
ton est double : elle se compose de citoyens et de labou-
reurs; les premiers permettent à la caste inférieure des la-
boureurs la propriété et la famille, qu'ils s'interdisent à
eux-mêmes pour rester les plus, dignes. C'est là encore
l'Eglise, qui tolère le monde, ses joies profanes, le mariage,
la propriété qu'elle proscrit dans son sein pour rester
1 épouse immaculée du Christ, le Verbe divin. Comme la ré-
publique de Platon, 1 Eglise ne juge pas les actions d'après
une loi extérieure et aveugle; sa loi, c'est le magistrat, et
ses. magistrats jugent l'intention. Que pense M. Cou-
sin de ces rapprochements? Il garde le silence, il ne veut
pas voir que l'Eglise développe la république dç Platon.
En fondant la république sur la morale, Platon flétrit les
politiques qui gouvernent par les intérêts. Ce sont là, dit-il,
des saltimbanques; ils gouvernent au hasard, leurs opi-
nions varient d'un jour à Tautre, ils cherchent les applau-
dissements de la foule. Au lieu de guérir la société, ils en
nourrissent les maladies. En organisant l'Eglise , les saints
Pères continuaient le combat de Platon contre les politi-
ques. Que pense M. Cousin de ces invectives si splendides ,
si variées, si profondes? Il place dans ses commentaires
l'apologie du gouvernement constitutionnel et de la pro-
priété absolue.
Platon est l'ennemi des sophistes; il tue de son ironie ces
charlatans de la pensée qui substituent à la recherche du
M. COUSIN HISTORIEN. 93
bien et à la pratique de la justice de folles questions de dia-
lectique, tantôt banales. comme le sens commun ^ tantôt
absurdes comme la logique. Quels sont les sophistes, d'après
M. Cousin? Ce sont les philosophes du xviir siècle qui
cherchent le bien et la justice dans ce monde, en écartant
toutes les questions folles et oisives. M. Cousin édite Platon,
parce que l'inventeur des idées devait, suivant lui, décon-
sidérer Voltaire.
Enfin, Je platonisme devient chez Proclus la religion na-
turelle et universelle, où tous les cultes doivent se fondre
pour ne plus célébrer que Je Dieu de la nature. M. Cousin
croit-il à Proclus ou à son ennemi, leChrist? Il édite Proclus
sans une ligne de préface, et il s'incline devant le Christ.
Je souscrirai à tous les éloges que Ton voudra donner aux
commentaires de M. Cousin sur le platonisme : personne
n'osera me contester que la grandeur du platonisme ne soit
dans le Parménide, dans le Verbe, dans l'Eglise de la répu-
blique, dans lattaque contre les politiques et les sophistes
pour aboutir à la rehgion universelle; personne ne voudra
défendre M. Cousin d'avoir gardé le silence sur tous ces
points.
Les travaux de M. Cousin sur Abélard donneraient beau-
coup à dire; renfermons-nous dans le problème décisif de
la scolastique : c'est la moralité du commentateur qu'il s'agit
d'examiner. Il y avait deux éléments dans la religion du
moyen âge : l'un, matériel, mystique ou biblique; l'autre,
philosophique, caché dans le Verbe chrétien, qui relevait
de la tradition platonicienne. Le jour où les barbares du
moyen âge trouvèrent dans les livres des Anciens ce Verbe
sous une forme toute profane et scientifique, ils furent sai-
sis d'étonnement, et ils s'attachèrent à l'étude des idées
avec ce mélange de frayeur et de ferveur qui inspire les
hommes^ la recherche d'un dieu inconnu. On hésite, on
tremble; toutefois la fatale curiosité nous pousse, il faut
toucher au fruit défendu. Voilà Abélard et les docteurs.
M. Cousin sépare nettement deux choses dont l'union fait la
94 M. COUSIN HISTORIEN.
vie de la scolastique : il sépare la thëotogie de la philoso-
phie, Tinterprétalion du christianisme de l'idéologie du
moyen âge. Ll expose la théologie d'Abélard et des scoiasti-
ques avec une prudence et une circonspection qui feraient
honneur à un chanoine de Notre-Dame; il biâme tout ce
que TÉglise a blâmé : son livre pourrait figurer avec hon-
neur dans la bibiiodièque de tous les séminaires. Quant à
Tidéologie d'Abélard et des scotastiques, M. Cousin, en
Fisolant, Ta réduite à un ergotage pédantesque, bizarre et
inexplicable, et c'est là-dessus qu il disserte à tort et à tra-
vers. Il en résulte qu'il finit, par proscrire, comme une hé-
résie et comme une folie, tout le mouvement philosophique
de cette époque. La théologie , toujours emportée par les
idées platoniciennes, se révoltait contre TÉglise : elle Fac-
cusait de corruption ; elle attendait Tincarnation du Saint-
Esprit pour renouveler le monde et réaliser la loi chrétienne.
D après les hommes de l'Évangile éternel , le Saint-Esprit
devait succéder au Christ, comme le Christ avait succédé à
Moïse. L'œuvre chrétienne n'était-elle pas incomplète?
L'Église n'était-elle pas vendue? La justice n'était-elle pas
insultée? Dieu n'avait-il pas toujours paru aux moments les
plus solennels de l'histoire pour diriger la marche des
nations? La théologie attendait donc un dernier rédempteur.
A son tour, l'idéologie du moyen âge travaillait à l'avéne-
ment du Saint-Esprit. Elle cherchait le Dieu de la nature à
travers la trinité de l'Église ; elle entrevoyait l'Être suprême
par la force des idées. M. Cousin , en commentant, en blâ-
mant Abélard , s'associe à la réaction par laquelle l'Église
extermina cette insurrection théologiqne et philosophique
contemporaine de l'insurrection des communes helvétiques,
françaises et italiennes. Le chef de l'éclectisme a célébré le
premier libre penseur du moyen âge pour le sacrifier avec
les hommes qui préludaient au monde moderne.
C'est encore avec une pensée de réaction que M. Cousin
commente Descartes, qu'il ne manque jamais de comparer
aux philosophes do la Renaissance. La Renaissance repré-
M. COUSIN HISTORIEN. 95
sente riii^urrection complète de la sagesse antique : le
xvii^ siècle ressemble fort à une réaction chrétienne et mo-
narcbi(|ue. Pouvait-on laisser échapper une si belle occasion
pour sacrifier la révolution à la monarchie? M. Cousin la
saisit avec empressement pour frapper la révolution^ « Il y a
» encore aujourd'hui , dit-il, des brouillons et des utopiste?
»> qui nous ramènent , dans leur audace rétrospective, au
9 berceau même des temps modernes, et nous proposent
» pour modèles les entreprises déréglées où s'est consumée
» Ténergie du XVI* siècle (1). » Pour mieux déconsidérer la
Renaissance, M. Ctousin la personnifie dans le plus faible
de ses penseurs, Jules-César Vanini. M. Cousin se consti-
tue juge de Vanini, le supplicié de Toulouse; il affecte une
stupidité factice pour se demander gravement si Vanini est
un impie. Il lui fait un long procès à force d extraits et de
pédanterie, et il affirme quil se trouve cbee Vanini n une
n foule de raisonnements impies qui produisent le plus
V mauvais effet, et troublent ou égarent Tesprit du lec-
n teur (2). » Quels sont ces raisonnements? M. Cousin ne
les expose pas; il multiphe les citations inutiles, mais il se
garde bien de citer les idées de Vanini sur l'adresse, les mi-
racles et les bons mots de Jésus-Christ. Ll n'oublie aucune
insinuation odieuse qui puisse diffamer Vanini, mais il sup-
prime son insurrection péripatéticienne contre le christia-
nisme, insurrection qui explique seule la force du philo-
sophe et les fureurs des magistrats qui regorgeaient à Tou-
louse. Voilà l'érudition éclectrque sur les philosophes de la
Renaissance.
Après avoir repoussé les impies , M. Cousin se prosterne
devant Descartes. Desèartes a pour disciples des abbés,
des prélats, des évéques , des archevêques, des cardinaux ,
et même des jésuites : M. Cousin veut être cartésien, comme
tantd'évêques, de prélats et de jésuites. De là la préface
au père André, et les Fragments cartésiens, où se trouvent
(i) Frag. carU, préf , pag. 5.
(2) /61W., paç. 49.
96 M. COUSIN HISTORIEN.
réunis tous l6s comitiérages du xvii* siècle, pour montrer
je ne sais quelle restauration catholique due, suivant
M. Cousin, à l'orthodoxie cartésienne. Toujours entraîné
par une pensée de réaction , M. Cousin pourrait-il apprécier
la révolution ^cartésienne? Descartes est le Luther de la
philosophie : il ferme tous les livres de ses devanciers; il
proscrit les commentateurs élégants du xvi*" siècle , les com-
mentateurs barbares du moyen âge, les philosophes de
l'Église et ceux de Tantiquité. Depuis Descartes, la philoso-
phie doit sortir tout entière de la pensée du philosophe.
M. Cousin ne veut pas voir dans le cartésianisme le protes-
tantisme de la philosophie. Descartes a inauguré le mouve-
ment critique de la philosophie moderne. Depuis Descartes,
la philosophie a dû avouer la contradiction qui éclate entre
les choses et la pensée. M. Cousin avait attribué à Descartes
lecriticisme comme un défaut, puis il s'est rétracté de la
manière la plus solennelle , sans doute par respect pour
tant d'éVêques et de prélats. M. Cousin reconuBÎt-il que
Descartes est Fauteur responsable de tout.le panthéisme du
xvii* siècle? Malebranche, Spinosa, Leibnitz ne sont ils
pas ses dis^ciples? « Ce n'est pas tel ou tel principe carté-
» sien, dit M, Cousin, c'est l'esprit même du xvn" siècle,
» qui, après avoir produit le cartésianisme, l'entraînait à
» la fois vers le panthéisme et vers le mysticisme (1). »
Ainsi l'indépendance protestante, le criticisme mathéma-
tique , le panthéisme dogmatique , ces trois forces du génie
de Descartes, sont déniés à Descartes. Que lui reste-t-il?
L'amitié des prélats. Est-il au moins orthodoxe? il l'est ,
parce qu'il ne s'occupe ni de morale , ni de politique , ni de
religion. Descartes' croit que la^philosophie est une sorte de
mathématique étrangère aux sciences pratiques. Cette er-
reur peut-elle durer? Qu'on lise Spinosa ou Bayle, on veri-a
que^parle cartésianisme, l'impiété de la Renaissance va
devenir un système. On peut Hre aussi Leibnitz, pourvu
(i) Voy. Frag. cart,, pafj. 4^9
M. COUSIN HISTORIEN. 97
qu'on n'oublie pas le Candide qui fustige riiypocrisie de ce
conseiller aulique de Tempereur.
La révolution, en apparence ajournée par Descartes,
mûrit au xviii^ siècle. Nous avons déjà vu comment M. Cou-
sin apprécie lexvni® siècle. Pour nous résumer ici, à chaque
mérite de la révolution de Locke, il substitue un défîiut
exagéré jusqu'à l'impossible. Que fait l'école de Locke? Elle
écarte les questions transcendantales et sceptiques; elle
s'occupe des problèmes qui touchent à la vie des hommes ;
elle se soucie fort peu des systèmes métaphysiques, mais
elle ne peut tolérer ni l'erreur du catholicisme , ni la ty-
rannie des rois. M. Cousin substitue au problème religieux
un problème métaphysique ; il accuse le xvin* siècle de
méconnaître le moi et le non-moi, de conduire au scepti-
cisme, et de choquer le sens commun. Le xvin* siècle déve-
loppe la théorie de l'utile. Cette théorie dicte les réformes
les plus sacrées, les lois les plus saintes; elle passe le niveau
de l'intérêt public sur tous les privilèges ; elle impose à tout
citoyen le devoir de se rendre utile. Par l'économie po-
litique, la théorie de l'utile séparé pour la première fois
les producteurs des consommateurs , les travailleurs des
oisifs, l'industrie du capital; les séparer, c'était annoncer
la grande justice qui doit se réaliser dans notre siècle. La
théorie de l'utile peut se méprendre sur la source première
du droit qui jaillit de notre cœur, mais elle donne la seule
mesure possible du droit. Comment la juge M. Cousin?
Il lui reproche de conduire à l'égoïsme; elle réalise la
justice, et il l'accuse d'être inique. Enfin, le xviii* siècle
émancipe l'humanité^ il affranchit les hommes, il les
plonge dans la sensation pour leur donner le baptême
de l'égalité. Qu'en pense M. Cousin? D'après le chef
de l'écde éclectique, les doctrines du xvui* siècle ont
dégradé l'homme et l'ont abaissé jusqu'au niveau des
animaux. L'accusation est-elle sincère? L'éclectisme nolis
élève-t-il fort au-dessus de l'animal? En quoi consiste donc
la supériorité de l'homme, d'après la théorie éclectique?
7
98 M. COUSIN HISTORIEN.'
Dans la sensation? L'animai a des sensniions. Dans la per-
ception J L'animal perçoit les arbres et les maisons, comme
l'homme. Dans le jugement? H est impossible de refuser le
jugement à Tanimal^il perçoit, donc il juge. Dirons-uous
que l'animal ne sait pas comparer? Il compare sans cesse
un objet à l'autre; il hésite, il choisit L'animal serait-il in-
capable de raisonnement? Voyez les animaux qui vivent de
chasse, voyez le chien qui deviné* son maître. L'animal est
susceptible d'éducation, de perfectionnement. Somnles-
nous supérieurs à la brute par les idées? Si la succession
èuppose le temps pour nous, elle doit le supposer pour
l'animal; si le corps suppose l'espace pour nous, il doit le
supposer pour l'animal ; si nous a vous lès idées de substance
et de cause, d'après M. Cousin, l'animal ne peut pas ne pas
les avoir; car il perçoit, et percevoir (d'après M. Cousin),
c'est rapporter nos sensations à des causes extérieures qui
sont des substances. Voilà le jugement, le 'raisonnement,
les idées chez les animaux; il nous serait facile de leur don*
ner tous nos sentiments, d'autant plus que Dugald Steward,
littéralement suivi par M. Cousin, çlétermine presque tous
nos sentiments en les observant chez les animaux. Les ani-
maux sont capables de dévouement, personne ne l'ignore;
ils ont une famille, ils y tiennent avec fureur. Ils sont acces-
sibles à la justice, témoin leurs gouvernements, leurs
armées, leurs manœuvres, leurs querelles, leurs ven-
geances et leurs exécutions, où ils sacrifient les coupa-
bles. Le plus humble des animaux peut revendiquer en
sa faveur toutes les preuves que M. Codsin donne de
la spiritualité de l'âme : le moi d'un singe est un ; ses senti-
ments, ses sensations, ses perceptions, sa malice aboutis-
sent à un point unique et indivisible. Les preuves que
M. Cousin donne de l'immortalité de l'âme concluent direc-
tement à immortaliser les animaux. Ils ont une âme indi-
visible qui peut être immortelle, ils souffrent injustement,
ils sont capables de dévouement, leur vertu n'est pas ré-
compensée sur la terre, leur destinée reste inachevée ici-
M. COUSIN HISTORIEN. 99
• bas; si vous voulez donc que l'homme soit immortel, je
réclame une place au paradis pour tous les animaux. En
nous élevant au-dessus de la sensation, M. Cousin a élevé
au-dessus de la sensation tous les êtres vivants; en donnant
des explications spiritualistes aux phénomènes de notre
conscience, il nous autorise à les étendre à tous les phéno-
mènes du règne animal. Pourquoi donc tant de colère contre
les hommes du xvin* siècle , contre Condillac, Helvétius,
Saint-Lambert? Par pure hypocrisie, et Fhypocrisie porte à
calomnier. Ainsi, le xvin* siècle était religieux, M. Cousin
Faccuse de manquer de religion; le xviii' siècle proclame
la justice, et M. Cousin laccuse d'égoïsme; le xvni' siècle
affranchit l'homme de toutes les tyrannies politiques et re-
ligieuses , et M. Cousin Taccnse de dégrader la nature
humaine. Ces accusations ne partent que de Féclectisme,
Reid respectait la religion de ses adversaires ; Kant rendait
hommage à la philosophie de David Hume ; loin d'attaquer
le xviii* siècle, l'idéologie allemande ne tarit pas d'éloges
sur les philosophes de la révolution. Mais les idées pufes
devenaient méchantes à la Sorbonne, pour faire la cour au
gouvernement qui les payait.
Le jugement que M. Cousin a prononcé sur Kant com-.
plète la série de ses travaux historiques. Ici encore, sans
nous répéter, nous n'avons qu'à nous résumer, en fixant
notre attention sur le problème décisif de Kant. Le premier
mérite de Kant, c'est le crilioisme, qui découvre les antino-
mies de la raison. Faibles chez Kant, les antinomies se dé-
veloppent par l'idéologie allernande , et elles donnent ce
qu'on appelle, au delà du Rhin, la philosophie de la contra-
diction. M. Cousin ne s'aperçoit pas du criticisme, et il lui
oppose les obvSeï valions banales de la philosophie écossaise.
Le second mérite de Kant est de s'emparer du christianisme
pour renouveler la religion. M. Cousin tourne le dos au
christianisme de Kant; et, tandis que l'Allemagne dépasse
Voltaire en expliquant le Christ, il donne à entendre vague-
ment qu'elle renie VoUaire pour confirmer le papisme. En
100 l'éclectisme au pouvoir.
fondant sa réputation sur cette erreur, M.\]lousin a gardé le
silence le plus absolu sur les successeurs de Kant , et il s'est
servi de toute son influence pour maintenir l'université
dans l'ignorance la plus profonde des théories allemandes.
Il est allé jusqu'à mutiler le Manuel deTenneman dans la tra-
duction de Viguier; il y a* supprimé l'exposition de Fichte,
deSchelling,de Hegel. Traduire, commenter ces philosophes
fut un motif de disgrâce dans l'université : témoin Bénard,
à qui on ne pardonna jamais la traduction de Festhétique de
Hegel ; témoin l'absence complète de travaux universitaires
sur la philosophie allemande postérieure à Kant. Pourquoi
ce silence, si ce n'est dans une pensée rétrograde , iden-
tifiée avec une ambition personnelle?
. M. Cousin a eu le triste courage de passer le niveau
d'une orthodoxie déguisée sur l'histoire de la philosophie
tout entière. Chez Platon, il a méconnu la république;
chez Abélard , il a insulté la première révolution du moyen
âge; chez les philosophes du xvi*^ siècle, il a méprisé les
novateurs; chez Descartes, il a méconnu le criticisme et le
panthéisine; chez les philosophes du xvni* siècle, il a com-
battu la révolution politique; chez les philosophes de l'Alle-
magne, il a combattu la révolution sociale.
CHAPITRE X.
L'Éclectisme an pouvoir.
Nous avons exposé l'éclectisme; il nous reste à montrer
comment il est devenu la philosophie de l'État. En 1830,
M. Cousin avait de la réputation sans avoir aucun disciple,
si l'on excepte M. Damiron. Quand on n'a pas de convictions,
on peut amuser des auditeurs ou faire quelque dupe, on
ne fonde pas une école. A l'avènement de Louis-Philippe,
M. Cousin comprit qu'il pouvait devenir le pontife de la
philosophie officielle. L'ère de la banque était arrivée; il
L ECLECTISME AU POUVOIR. 101
fallait au juste-milieu une philosophie ni catholique ni libé-
rale, ni légitimiste ni démocratique : l'éclectisme semblait
fait exprès pour le juste-milieu. M. Cousin Timposa donc
à la France en se servant de quatre grands moyens :
^*École normale, le concours d'agrégation, le conseil royal
deTinstruction publique;, et FAcâdémie des sciences morales.
L'École normale est le séminaire de l'université: c'est là
que l'on fait les professeurs. Sous Tinfluence de M. Cousin,
l'École normale créa des éclectiques. Deux choses étaient
nécessaires pour donner des disciples à M. Cousin. Il
fallait enseigner Téclectisme , et rendre les professeurs
incapables de suivre une autre doctrine. H était aisé d'en-
seigner l'éclectisme; avec un peu d'aplomb on pouvait
y réussir. Mais comment enchaîner des esprits vifs, jeunes,
inteUigents? comment s'assurer 'd'une fidéUté qui pouvait
cesser à la première lecture de KantoudeHégel? M. Cousin
ne se découragea pas; il îrouvale moyen de fixer les intelli-
gences. Il imposa de vive force l'érudition ; il condamna
. les élèves d^ l'école normale à user toute leur énergie dans
des questions d'érudition philosophique. Le plus grand
historien de la philosophie, Tenneman, a remarqué les ré-
sultats de l'étude superficielle des systèmes philosophi-
ques. Ce sont : « l'indécision, les habitudes chancelantes
»du jugement, l'indifférence à l'égard de la vérité et de la
» dignité de toute recherche rationnelle (1).» De là le scepti-
cisme le plus dangereux, celui dé l'indifférence, qui porte
sur la vocation philosophique bien plus que sur les idées.
En imposant l'érudition, M. Cousin détourna l'attention des
dogmes ; il énerva les esprits, il devint le maître d'une géné-
ration énervée. Del830àl8Zi9, toutes les thèses du doc-
torat ont été constamment historiques; aucune thèse dog-
matique. Tout éclectique se présente au doctorat pour
prouver en barbara et en baroco qu'Aristote était éclectique,
que Platon cherchait l'éclectisme, que tous les grands phi-
(i ) Tenu., Manuel de l'hist. de la philos. , trad. franc., aoI. I, pay. 22.
102 . l'éclectisme au pouvoir.
losophesont été les précurseurs de M. Cousin. A force de
commentçr, les adeptes de Téclectisme sont devenus indif-
férents aux principes, étrangers au mouvement actuel Je
les ai entendus se persuader les uns aux autres avec
une touchante naïveté qu'ils sont infiniment supérieurs
à Saint-Simon, à Fourier, à Pierre Leroux. Je les ai entendus
dire qu'il faut s occuper de Tliistoire de la philosophie, et
non pas de la philosophie. Pourquoi? Parce que la philoso-
phie a étéîichevée par M. Cousin. L'École normale fut donc
le premier instrument de M. Cousin pour former ce qu'il
appela lui-même son bataillon.
Le concours d'agrégation a été la seconde ressource de
l'éclectisme. Le titre d'agrégé donne le droit de professer la
philosophie dans les lycées. M. Cousin s'empara du con-
cours pour placer son bataillon, et pour expulser de l'uni-
versité les professeurs qui n'étaienp pas éclectiques. Depuis
dix-neuf ans, l'agrégation est dimnée par un jury éclectique
presque toujours présidé par M. Cousin lui-même. Il va
sans dire que ce jury n'a jamais douté de l'excellence de.
l'éclectisme ni de la supériorité des éclectiques. Les pro-
grammes des concours, publiés une année d'avance, impo-
sent à tous les candidats le travail d'énerVation historique
que M. Cousin fait subir à l'École normale. D'après le pro-
gramme, il faut approfondir ses œuvres historiques; à cha-
que livre nouveau publié par M. Cousin oii par ses amis, le
programme s'enrichit d'une question nouvelle, qui est un
ordre précis d'acheter et d'apprendre par cœur le nou-
vel ouvrage. Le succès est impossible pour ceux qui ne
sont pas au courant des moindres caprices de l'éru-
dition officielle. L'orthodoxie monarchique et catho-
lique est l'un des points essentiels pour l'admission.
M. Cousin l'a expressément déclaré dans ses rapports.
Pebdant le concours, le jury pose des questions sur la prp-
priété et sur la religion; on donne pleine liberté aux con-
curreûts; et ceux qui tombent dans le piège, ceux dont la
parole trahit une conviction , sont rejetés sur-le-champ
l'éclectisme au pouvoir. 10t3
comme incapables, eussent-ils le génie de Platon. Pendant
son ministère, M. Cousin étendit la mesure du concours
aux chaires des facultés où les suppléants jouissaient d*une
certaine indépendance. Ici encore le concours plaça le ba-
taillon éclectique; il écarta rigoureusement les adversaires
de Téclectisme, les hommes suspects à la monarchie et ceux
que le clergé n'agréait pas. Cette injustice est si habituelle
dans runiversité,~ qu'elle n'étonne personne; on s'étonne, au
contraire, de voir que des hommes étrangers à récleCtisnae
osent toucher à l'université. Il est convenu que l'université
est le fief de M. Cousin.
Le conseil royal de l'instruction publique, aujourd'hui
conseil de l'université , a fortifié le monopole éclectique,
légalisé parle concours. Le titre d'agrégé s'acquiert en un
jour, et donne un droit éternel à des jeunes gens qui nais-
sent à la vie. Si on les livrait à eux-mêmes, que deviendrait
l'éclectisme? Or, depuis la révolution de juillet, M. Cousin
siège au conseil de l'université, et, par ce conseil, il dispose
du personnel des philosophes. Il confirme les éclectiques
fidèles dans leurs places, il donne de l'avancement aux pjus
zélés, il couronne les serviles. D'après ses proprés paroles,
il s'est toujoui*s proposé Rattacher par amour -propre et
par reconnaissance {X) ses disciples à ses doctrines. Y a-t-il
des récalcitrants, ils sont déplacés, tourmentés, dégradés,
suspendus, et définitivement destitués; tout est permis au
conseil de l'université, qui n'a jamais rien refusé à M. Cou-
sin. H lui a actordé le programme éclectique imposé aux
lycées, il lui a accordé des arrêté» qui conseillent les bonnes
lectures, la lecture des livres de M. Cousin; il Itii a accordé
les mesures qui rendent l'université tout à fait inaccessible
aux hommes indépendants, M. Cousin a montré tant de
haine, tant de ténacité au conseil, que les ministres les plus
pervertis ont été utiles parfois pour atténuer son influence.
Ce sont eux qui ont résisté à Tacharnement de M. Cousin
contre Michelet, Qninet, Gratien Arnoult.... Ce sont eux
(i) Préfai:e aux OEuvres de Maine de Biran^ vo|. |, pag. vii.
ÏOU LÉCLEGTISMK AU POUVOIU.
qui ont protégé assez souvent le mérite contre la haine
de Téclectisme. MM. Villemain et Salvandy combattaient
la révoldti^n par nécessité , M. Cousin la combattait par
passion.
L'Académie des sciences morales a sanctionné l'œuvre
de M. Cousin. Composée d'une majorité attachée au juste-
milieu, naturellement obligeante pour le chef de Téclec-
tisme, elle lui^ permit de lui amener des éclectiques et de
fonder ainsi la faction de la philosophie. M. Cousin profita
de la permission. Il récompensa par l'Institut le zèle de ses
séides; il fit proposer des prix d'éclectisme; il les fit décerner
aux orthodoxes de l'école, et l'Académie des sciences mo-
rales appuya de son autorité le monopole de l'École nor*
maie, des concours et du conseil de l'université.
Tout a cédé à l'éclectisme : les professeurs ne pouvaient
pas résister. M. Cousin les choisissait d'avance; par des
brutalités calculées, il brisait leur caractère, ou les rejetait
dès les premières épreuves. A la Sorbonne , au ministère,
on l'appelle le lama , le pacha de la philosophie. Pour être
professeur, il faut être licencié es lettres, agrégé, docteur; il
faut avoir passé les meilleures années de sa vie dans des oc-
cupations qui seront utiles, si l'on veut, mais qui rendent un
homme absolument incapable en dehors de l'enseignement.
L'universitaire n'a d'autre patrie que l'université. Toujours
sous le coup d'une suspension, d'une dégradation, de tracas-
series qui menacent sa vie s'il se hasarde sur le terrain de
l'opposition, comment aurait-il osé s'insurger contre M. Cou-
sin, le chef de la philosophie à l'École normale, à l'Institut,
au conseil de l'université, à la Sorbonne, et même dans l'op-
position dynastique? Un homme résista, c'était Bac ; il aimait
M. Cousin, dont il avait été le secrétaire, mais il aimait
encore plus la vérité. Il fut tourmenté , brutalisé, meuacé;
le malheureux se trouva réduit au suicide.
Par une conséquence naturelle , la soumission éclectique
transporta dans l'enseignement la double réaction de l'éclec-
tisme contre la révolution politique et contre la révolution
L ÉCLECTISME AU POUVOIR. 105
sociale. La philosophie officielle, installée à Tlnstitut et dans
l'université, s'opposa à la jonction de Tidéologie allemande
et du spcialisraé fi ançais. On garda le silence du dédain sur
la première; on jeta le second dans la rue, et toute la jeu-
nesse de la bourgeoisie française reçut le germede la double
réaction que désirait le juste-milieu.
Ce n'est pas la fatalité politique qui égarait M. Cousin. Je
lésais, il y à des fautes où les partis, sont plus coupables
que les individus. C'est de propos délibéré que M. Cousin a
sacrifié la philosophie, les philosophes, et renseignement.
En 1 8 1 8 , un anonyme proposait au gouvernement une sé-
rie de mesures pour rendre obligatoire la philosophie écos-
saise dans l'université. La proposition favorisait au fond Té
clectisme lui-même. M. Cousin la repoussa, comme un
attentat contre la philosophie. «Voilà bien, disait- il,
» par une suite de mesures étroitement liées, toute la
» jeunesse française devenue subitement écossaise à la
» voix de l'auteur. Mais comment Fauteur ne voit-il pas
» qu'un autre coup de la même baguette peut la rendre
» tout aussi subitement allemande ou américaine, latine
» ou grecque? — La meilleure mesure à prendre, ajou-
» tait M. Cousin , est de n'en prendre aucune.... Où ne sera
» pas la liberté, n espérez pas faire germer le talent. Il n'y a
» que la médiocrité qui puisse venir et prospérer dans la
» servitude.» M. Cousin concluait que cette mesure lui était
personnellement favorable, mais qu'il sacrifiait sa propre
opinion « pour ne réclamer , pour n'accepter que la liberté
» commune à tous (1). » Le même homme qui a écrit ces
paroles a imposé de vive force la philosophie écossaise,
défigurée et empirée par une réaction contre Kant. Une
série de mesures étroitement liées ont rendu éclectique toute
la jeunesse de France. M. Cousin a fait venir et prospérer la
médiocrité à coups de baguette dans toutes les chaires de la
philosophie française.
Le juste-milieu livra toutes les places à l'éclectisme, et
[i) Frag, philos.
106 L*ÉCLECTISME AU POUVOIR.
récleclisine confisqua tous les talents 4e second ordre
pour fortifier le rè{>ne de Louis-Philippe. Je ne me livre à
aucune conjecture , je ne fais aucune supposition, je parie
d'un fait incontestable dont M. Cousin se fait une gloire.
Laissons-le parler lui-irtéme : c'est à la chambre des pairs,
en iSlih, qu'il a déposé sou bilan, réimprimé dans une
brochure intitulée par dérision : Défense de l'université
et (le Jn philosophie. Dans cette brochure, M. Cousin fait
remonter la fondation de l'université au rapport de Talley-
rand, qu'il applaudit; il lui sacrifie tous' les projets de la
Convention sur l'éducation du peuple, et il célèbre l'empire
comme le gouvernement qui pouvait réaliser la pensée mo-
narchique de Talleyrand. « Le progrès toujours croissant
» de l'ordre, dit- il, avait changé la république en monar-
» chie, le consulat en empire : c'était un progrès nécessaire
» et bienfaisant (p. ZiO). » L'université organisait le projet
de la réaction , etJM. Cousin s'y attache pour expliquer le
contrat de l'éclectisme avec la monarchie de juillet. A quoi
l'université est-elle destinée? « Les collèges, répond
» M. Cousin, sont destinés au petit nombre, à ce petit
» nombre qui est l'aristocratie légitime de la société mo-
» derne (p. 51). » M. Cousin se pose donc en philosophe
des propriétaires; il sait que le juète-milieu lui a confié les
fils des riches. Il dénombre les précautions qu'il a prises
pour former un bataillon d'instituteurs et pour bâillonner
les philosophes. Il vous apprend qu'en France la philoso-
phie, sans le concours d'agrégation, ne compta pas; il
ajoute que ce concours, à son tour, est insuffisant : après trois
ans, le professeur trop libre peut être suspendu et destitué
définitivement. M. Cousin se vante d'avoir ôtç toute liberté
à l'enseignement. C'est lui quia arrêté le programme des ma-
tières avec des solutions discrètement indiquées (p. 61) : on con-
naît la discrétion de l'éclectisme. Il a. fixé \e choix des livres
classiques : les siens ont été recommandés dans tous les éta-
blissements, et rendus indispensables par !a discrétion du
programme. Ensuite M. Cousin expose le principe qui a
l'éclectisme au pouvoir. 107
présidé à renseignement. Quel est ce principe? « C'est le
» respect le plus scrupuleux pour toutes les croyances, et
» singulièrement pour cette grande religion, qui est celle
» de la majorité des Français. » Telle a été la règle absolue j
iîiflexib le, dît M, Cousin. « Depuis Tannée dernière, pour-
» suit-il , j'ai redoublé de, vigilance ; j'ai voulu connaître les
n cahiers des professeurs suspects et tous les ouvrages pu-
» bliés. Je les ai lus et examinés avec toute l'attention dont
» je suis capable, et avec un zèle animé par le sentiment de
» ma responsabilité. » Ce n'était pas assez de s'être trans-
formé en Torquemada de comédie. « J'ai fait plus, continue
» M. Cousin , j'ai voulu présider moi-même plusieurs grands
» concours sous Tœil d'adversaires attentifs , épiant toutes
» nos démarches, tous pos actes, toutes nos paroles : là j'ai
M renouvelé, j'ai appliqué hautement les maximes qiie vous
» avez entendues. » M. Cousin finit par déclarer que, fidèle
à la loi monarchique, « il a été plus sévère que tous ses de-
.1 vanciers sous la restauration elle-même , plus sévère^que
» M. Royer-Collard.et que M. l'évêque d'Hermopolis (p. 62-
» 64). » Il craint qu'on ne l'accuse d'avoir repoussé l'in-
fluence du clergé. Non, pour lui, la monarchie de juillet
devait continuer la monarchie des Bourbons. « Je le de-
» mande hautement , dit-il , quelhe est la partie des règle-
» ments qui a été sup[>riraée ou qui n'est plus exécutée de*-
» puis 1830? Nul changement n'est intervenu. Que dis-je?.
» je me trompe. Nous avons, pour complaire aux évêques,
» abaissé la rigueur tutélaire des plu» sages prescriptions. »
Il montre cju'on a dispensé du baccalauréat les aumôniers,
qu'on a institué des prix de religion dans les collèges.
« Outre les exercices religieux, qui tous ont été maintenus,
» dit M. Cousin, nous avons institué surtout, pour les
» clas.ses supérieures , des conférences où le dogme catho-
M liqueet la morale chrétienne sont la matière d'un ensei-
» gnement régulier. — J'ai le premier , en 1881, réclamé ces
» mesures.» M. Cousin conclut que le christianisme est la phi-
losophie dupeuple^et qu'il a tout fait pour la fortifier. Il a tenu
108 L ÉCLECTISME AU POUVOIR.
à la lettre les engagements qu'il avait pi-isavec la monarchie.
Nous payons encore aujourd'hui le salaire que le juste-
milieu accordait à Téclectisme; je rougis de supputer ce
salaire; maisj comme nous sommes aux prises avec la force
de l'argent, aucun détail ne doit nous coûter. Voici les places
et le budget de Téclectisme.
Tout renseignement supérieur de Paris est accaparé par
des éclectiques , qui occupent les trois chaires de philoso-
phie à la Sorbonne, la chaire au collège de France, les deux
chaires à TÉcole normale. Six chaires, à 5,000 fr. chacune,
donnent 30,000 fr. Il esta observer que M. Cousin touche
la moitié de ses appointements depuis vingt ans sans faire
une leçon; il va sans dire que l'autre moitié est donnée à
un éclectique qui le supplée : rien n'est perdu.
Toutes les chaires de philosophie , dans les facultés des
départements, sont entre les mains des éclectiques, à l'ex-
ception de Toulouse, de Montpellier et de Strasbourg. Ici
Féclectisme, à 4,000 fr. par chaire, touche tous les ans au
moins 28,000 fr.
Les chaires de philosophie, dans les 50 lycées de France,
à la solde moyenne de 2,500 fr., donnent à la philosophie
officielle le revenu net de 125,000 fr.
Il y a 312 collèges conMnunaux : ce sont les bas-fonds de
Téclectisme; il y met les âmes en peine , les amis incertains,
au traitement de 1,500 fr., ce qui donne Zi68,000 fr.
On compte iOk institutions, espèces de collèges auto-
risés par le gouvernement, et, partant, 104 professeurs
de philosophie tenus de suivre le programme de M. Victor
Cousin. .En supposant le traitement modeste de 1,000 fr.
pour chaque professeur, ici l'éclectisme prçnd 104,000 fr.
L'enseignement libre, soumis aux nécessités des examens
éclectiques, paie un tribut indirect à la philosophie offi-
cielle. On peut l'évaluer à 50,000 fr., si Ton compte les pré-
cepteurs, répétiteurs, préparateurs et faiseurs de toute
sorte qui se chargent d'administrer de seconde main l'idée
éclectique.
L ÉCLECTISME AIT POUVOIR. 109
Les droits d'examen, perçus exclusivement par desprO'
fesseurs éclectiques (5 fr. par candidat), donnent 2^,000 fr.
au moins tous les ans.
N'oublions pas les avancements accordés à Téclectisnie,
en dehors des chaires de philosophie. L'école est très
obligeante pour ses amis ; elle vit dans la fraternité des
salaires. Ce bataillon sacré se compose de 350 pecsonnes
au moins. Supposons que la moitié seulement, de 1830 à
18Zj9, ait avancé dans l'administration; ce seront donc
175 éclectiques devenus inspecteurs, proviseurs, recteurs,
conseillers de l'université , à la solde moyenne de Zj,000 fr.
D'après cette évaluation trop modeste^ l'éclectisme doit
toucher au moinç 700,000 fr.
Ajoutons les menus frais de Véclectisme : places à l'Insti
tut , prix d'académie , livres achetés au ministère , dans
les collèges, dans les pensions, dans les lycées. Nous ne
pouvons pas nous dispenser de compter 30,000 fr. par an
de menus frais.
Ainsi l'éclectisme reçoit tous les ans :
Par l'enseignement supérieur de Paris. . 30,000 fr.
Par l'enseignement supérieur des dépar-
tements 28,000
Par les lycées 125,000
Par les collèges communaux Zj68,000
Par les institutions 104,600
Par l'enseignement privé 50,000
Par les droits d'examen 24,000
Par les avancements administratifs. . . 700,000
Pour les menus frais 30,000
En tout 1,560,600 fr.
Jamais aucune philosophie n'a exploité le budget de
renseignement comme la philosophie du juste-milieu. A
aucune époque, on n'a imaginé le projet d'asservir la pensiee
avec un système de salaires aussi arlificieusement combi-
nés. Vingt ministres se sont succédéà l'instruction publique:
110 L ÉCLECTISME AU POUVOIR.
!
c'étaient des savants , des historiens, des hommes qui pou-
vaient songer à propager leurs systèmes ; aucun d'eux ne
s'est servi des deniers de FÉtat pour une propagande
personnelle, encore moins pour la propagande d une double
réaction.
Depuis dix-neuf ans Téclectisme touche un million et
demi par an. Quels ont été ses résultats au point de vue
scientifique? Il a proposé prix sur prix, concours sur con-
cours; il a mis en mouvement un personnel de 500 pro-
fesseurs au moins; il les a stimulés^ encouragés, récom-
pensés de mille manières. Qu'a-t-il produit? Certes je ne
descendrais pas à certains noms si je ne consultais que les
convenances de la science; mais il s'agit ici d'un scandale
organisé, je ne puis reculer devant aucun détaih Parlons
donc des disciples de M. Cousin. Les plus distingués sont :
MM. Damiron, Rémusat, Ravaisson, Barthélémy Saint-
Hilaire, Vacherot, Frank, Simon et Saisset.
M. Damiron est unique dans son genre : il est né éclecti-
que. M.Cousin lui apparut, le premier jour de sa vie, comme
un révélateur; il le prend encore pour le premier philoso-
phe de la terre. Il croit tout ce ([ue le maître lui dit: la reli-
gion du peuple, la religion des savants, TUn, le multiple,
le rapport, la spontanéité, la réflexion, le sens commun*, il
accepte tout. Cependant M. Damiron est de bonne foj , et
son incomparable bonhomie lui donne le mérite d être le
plus philosophe j)armi les éclectiques. Il répète matérielle-
ment M. Cousin, mais il le rejette avec componction, avec
un langage à lui; il est le seul disciple qui ait imprimé des
ouvrages dogmatiques. H cherche la vérité; s'il ne la trouve
pas, on ne peut lui en vouloir. Par ses labeurs il est même
arrivé à façonner quelque demi-théorie sur les qualités
primaires et secondaires du moi. Sans croire au christia-
nisme, il adore le dieu des philosophes, il lui adresse des
prières; il se confie à lui, bien qu'il se méfie beaucoup dé sa
prévoyance. Suivant M. Damiron, Dieu ne prévoit pas nos
actions ; il sait que Judas se pendra, mais il ne sait pas s'il
L ECLECTISME AU POUVOIR. 111
trahira Jésus-Christ; il sait que la Grèce succombera, mais
il ignore quelles seront les causes morales de sa chute (1).
Aussitôt que M. Cousin se contempla dans son premier
disciple, il comprit le parti quil pouvait tirer de la bonne
foi de M. Damiron. Le disciple écrivait une histoire ^te la
philo30phie contemporaine où iUacrifiait tout le monde aux
pieds de son maître : celait si "naïf que personne ne se
plaignait. Le maître plaça M. Damiron à la Sorbonne, A
rinstiiut; il lui témoigna une déférence illimitée, il s'en
rapporta toujours avec empressement au jugement de
Tadepte. M. Damiron approuvait de bonne foi tout ce que
M. Cousin proposait dians une intention cachée : M. Cousin
poussait à la réaction, M. Damiron croyait qu'on poussait
à la vérité; M. Cousin tendait des pièges aux esprits,
M. Damiron croyait qu'on leur ouvrait la voie du salut.
M. Damiron était un honlme précieux : c'est pourquoi
M. Cousin relevait; s'il avait pu le faire nommer pape,
l'éclectisme serait dans tous les séminaires. Si vous
allez à la Sorbonne certains jours de la semaine, cher
lecteur , vous pourrez entendre un professeur qu'au-
cun gouvernement ne pourra persécuter; ses leçons sont
remplies de réflexions , d'observations et de considéra-
tions; ses périodes se chargent de remarques, de redites
et de ratures ; on dirait qu'elles vont tomber dans la confu-
sion d'une pensée qui ne se domine jamais, et si Voû reste
jusqu'à la fin de la leçon, on voit avec plaisir que la prose
du professeur s'est écoulée sans accidents : c'est là M. Da-
miron.
M. le comte .de Rémusat est le gentilhomme de l'éclec-
tisme. Ses livres ont la qualité inappréciable de n'être ni
bons ni mauvais ; on ne sait pas pourquoi il les imprime. Ses
deux volumes sur Abélard nous offrent une foule de com-
mentaires et d'expositions mêlés de récits mondains et de
réflexions banales. Ses Essais de philosophie nqus donnent
(i) Cours (le psychologie, jpBQ. 2ij^.
112 . L ÉCLECTISME AU POUVOIR.
la troisième édition délayée des Essais de Reid, augmentés
de toutes les théories qui traînent depuis vingt ans dans tous
les collèges de France. Je n ai rien à dire sur M. Rému-
sat : j'admire son orthodoxie qui le distingue enjre tous ses
confrères dans l'éclectisme ; j'admire le zèle catholique
avec lequel il surveille les opinions d'Abélard, et son parti
pris de le sacrifier s'il sortait du giron de l'Eglise. J admire la
philosophie pratique deTex-rainistre : M. de Rémusatestun '
sage, ses actions correspondent à sa doctrine; quand il a
été au ministère, grande a été la supériorité qu'il a montrée
surLamennais .Il la fait emprisonner. SiM.Damiron donnait
à Técléctisme le poids de sa bonne foi, M. de Rémusat lut
donnait Fillustration du pouvoir. M. Cousin s'empressa
d'ouvrir à deux battants les portes de l'Institut au gentil-
homme, qui avaitdaigné devenir son disciple pour charmer
ses loisirs. Il est convenu, dans l'école éclectique, que lors-
que M. de Rémusat imprimera un livre, tous les initiés en
feront leâ plus grands éloges dans la presse , tout en haus^
sant les épaules.
MM. Ravaisson et Barthélémy Saint-Hilaire doivent
figurer après MM. Damiron et Rémusat. Ceux-ci ont le
mérite de la spontanéité : MM. Ravaisson et Barthélémy
Saint-Hilaire, ainsi que les autres éclectiques, ne se sont
pas faits, on les a faits. M. Ravaisson a été mis au jour par
un grand prix proposé par l'Institut. Il s'agissait d'exposer
et de commenter la Métaphysique d'Aristote. M. Ravaisson
exposa, compila, commenta et présenta son travail. M. Mi-
chelet, de Berlin , disciple de Hegel , avait répondu à l'ap-
pel de l'Académie par un travail vigoureux et profond ; on
y sentait la force de l'idéologie hégélienne. M. Cousin s'em-*
para du travail de M. Ravaisson, et fit donner le prix au
nouveau-né pour montrer à la savante Allemagne la supé-
riorité de l'éclectisme français. L'heureux Ravaisson fut si
heureux, que depuis il ne cessa pas de commenter la Méta-
physique d'Aristote : M. Cousin l'avait collé à un vieux livre,
et il y restait attaché. Soyons juste, M. Ravaisson avait assez
l'éclectisme au pouvoir. 113
de talent pour dépasser la tâche que le maître lui imposait,
assez de critique pour comprendre la faiblesse extrême
de Téclectisme ; mais le talent et l'érudition , sans le cœur,
sans Tinspiration , sans la foi, ne peuvent conduire quà
être secrétaire du cabinet de M. Salvandy.
M. Barthélémy Saint-Hilaîre est le pendant de M. Ravais-
son. Un jour il vit figurer dans le programme de l'Académie
des sciences morales im prix pour le meilleur commentaire
de la Logique d'Aristote. C'est mon fiiit , se dit-il , je devien-
drai le commentateur de la Logique d'Aristote. Et il se mit
à commenter, à exposer, à compiler, si bien que l'Académie
le couronna d'abord pour l'admettre ensuite dans son sein.
Depuis, M. Barthélémy Saint-Hilaire, voyant qu'Aristote
pouvait être utile de notre temps , n'a cessé de le com-
" menter ; il l'a traduit, annoté, et, par un travers inexplicable,
il en a donné d'interminables extraits, comme si l'on pouvait
se décidera lire Aristote dans sa paraphrase. Depuis la révo-
lution de février, on a découvert que M. Barthélémy Saint-
Hilaire était républicain; à la veille de l'élection de M.Louis
Bonaparte , on à découvert qu'il était bonapartiste ; si
Henri V triomphait, nous le trouverions légitimiste. On a
discuté quelque temps parmi les initiés sur la force comparée
de MM. Ravaisson et Barthélémy Saint-Hilaire : tous deux
sont issus d'un prix d'Académie; tous deux commentent
Aristote, parce que l'Académie l'a voulu; tous deux com
menteraient encore saint Thomas ou saint Bonaventure, si
l'Académie avait mis au concours l'un ou l'autre de ces
docteurs.
Après MM. Ravaisson et Barthélémy Saint-Hilaire /on
doit compter MM. Vacherot et Frank , les deux élèves indé-
pendants de l'éclectisme. Le premier a écrit une histoire de
l'école d'Alexandrie , née sous l'étoile d'un prix d'Académie.
M. Vacherot est savant, précis, correct ; son livre est-il au
niveau du sujet? Porte-t-il le défi au chrislianisme, comme
les philosophes dont il fait l'histoire? Représente-t-il ce
mélange de réaction païenne et de révolution philosophi-
8
116 L ÉCLECTISME AU POUVOIR.
que, d'imposture publique et de sagesse privée, qui a fait la
grandeur et la perte des derniers philosophes de lantiquiié?
Non certes, le livre de M. Vacherot n est qu'un livre d éru-
dition.
M. Frank, qui est Juif, a publié un livre sur la kabbale.
Eclectique de coeur, M. Frank a conçu le projet de pxiblier
un dictionnaire philosophique ; cette idée lui a valu toute
Taffection de M. Cousin. C'était là une bonne fortune pour
leclectisme. Ce dictionnaire devait dominer toutes les
théories , juger tous les hommes, transformer en même
temps la science et l'histoire en une vaste introduction aux
gloires de la kabbale éclectique. Les portes de l'Acadé-
mie des sciences morales s'ouvrirent miraculeusement à
M. Frank; on ne pouvait pas faire moins pour l'encyclopé-
diste de l'école. Les membres les plus récalcitrants de l'Aca-
démie furent gagnés par cette considération que M. Frank
était à l'agonie, et que, si Ton voulait Tencourager, il fallait
se hâter de lui conférer in extremis le titre de membre de
l'Institut.
Le dernier rang dans l'école appartient de droit à
MM. Simon et Saisset. Ce sont là de parfaits écoliers. Chez
eux , l'éclectisme est une affaire de convenlion, de librairie,
de métier, de carrière; ils copient les paroles, les gestes, les
allures du maître : ce sont les enfants gâtés de l'éclectisme.
C'est avec un tact exquis que M. Cousin a choisi M. Simon
pour son suppléant à la Sorbonn/e. M. Simon y professe
depuis dix ans la philosophie éclectique, et il n a donné
aucun résultat; il n'a réveillé aucune susceptibilité, il a été
d'accord avec tout le monde. Il a imprimé deux volumes
d'extraits des philosophes alexandrins, ces grands ennemis
des saints Pères, et, pendant la lecture des deux volumes ,
on ne surprend pas un seul mot hétérodoxe : l'éclectique
chérit les philosophes et il respecte les saints Pères, sans
effleurer le grand problème de la philosophie et du chris-
tianisme. Quand le clergé recommençait ses attaques contre
l'université, en 18Zj2, M. Simon prenait la parole pour en-
j
l'éclectisme au pouvoir. 115
gager Jes évêques à surveiller les philosophes. Quand le
socialisme engageait le combat contre 1 éclectisme, M. Si-
mon tirait l'épée pour frapper les socialistes. La révolution
de février l'a rendu républicain : lui a-t-elle donné des
principes? Son département la nommé à l'Assemblée na-
tionale : lui a-t-il donné la parole? il attaque M. Louis Bona-
l^iarte : dépasse-t-il cette politique du général Cavaignac
qui a po€é toutes les prémisses de la réaction actuelle?
M. Saisset, Tami de M. Simon , est l'enfant terrible de
Téclectisme; les lauriers de son condisciple Tempéchent de
dormir. Pour se distinguer, M.' Saisset traduisit Spinosa, le
grand panthéiste, mais il le montra à peu près orthodoxe;
il promit d'en réfuter les abominables doctrines morales,
mais il n'en fit rien : sa campagne se réduisit à une préface
ni orthodoxe, ni hétérodoxe. Pour se distinguer, il fut libéral
en particulier, quand les jésuites attaquèrent la science of-
ficielle; puis, virant de bord, en public il combattit M. Mi- '
chelet; il lui démontra gravement, sérieusement, qu'on doit
attaquer le christianisme dans les livres, mais le professer
dans la chaire. Ce fut un éclat d'indignation dans la presse;
lenfant terrible révélait naïvement le secret de son maître.
Enfin, pour se distinguer, M. Saisset, après la révolution
de février, parlait de l'avenir du sociahsme dans la Revue
des Deux-Mondes. Quel avenir promettait-il au socialisme?
Un avenir subordonné aux doctrines de la propriété de
M, Cousin, administré par les économistes du gouverne-
ment, perfectionné par la proscription des socialiste^, si
par hasard le socialisme triomphait par je ne sais quelles
bonneschoses qui pourraient se trouver dans ses maîtres, et
que M. Saisset se gardait bien d'indiquer. Dans une répu-
blique sans républicains, cet éclectique rêve pour l'avenir
le socialisme sans les socialistes : il devance déjà une révolu-
tion future par une réaction future. Il s'y prépare danslajRe-
vue des Deux-Mondes^ où il est revenu sur ses velléités d'in-
crédule, en donnant uneadhésioncomplèteauchristianisme.
Il nous est impossible de parler des autres éclectiques.
116 L ÉCLECTISME AU POUVOIR.
Hommes de collège , hommes de salaire, que voulez-vous
que je dise de vous? J'ai parcouru vos thèses, vos préfaceset
vos commentaires ; depuis de longues années , vous vous
êtes consacrés à la philosophie , aux frais de la France.
Qu'avez-vous fait? Vous avez été impuissants et stériles;
avouez-le, le maître et la place vous ont tués. Pas un éclec-
tique qui ait tendu la main à une théorie proscrite , pas un
éclectique qui ait défendu un collègue frappé par un minis-
tre; Técole a toujours manœuvré à l'unanimité contre les
vaincus. Les plus libéraux parmi les professeurs se sont
réunis pour nourrir une revue qui s'intitule : la Liberté de
penser Quelle en est la pensée? Quelle en est la liberté?
J'y ai lu toutes les pensées rétrogrades qui ont préparé la
réaction.
Ferons-nous l'honneur à l'éclectisme de le comparer aux
doctrines qu'il combat? ce serait comparer la mort à la vie.
Saint-Simon, dans la misère, inspirait toute une sociétéd'hom-
mes nouveaux : il écrivait, et l'on prodiguait des millions
à la propagande de son idée.Vingt hommes d'élite se jetaient
dans le mouvement; arrêté de mille manières, le mouve-
ment se propageait encore, et conduisait la France à la
révolution de février. Ch. Fourier vi^dans la pauvreté; il
est victime d'une théorie qui le subjugue parles halluci-
nations de la folie. Mais il est convaincu, et sa conviction
fonde à elle seule toute une école. Le maître la compromet,
et l'école redouble de ferveur pour joindre avec son dra-
peau le saint- simonisme dans la révolution de février. Bû-
chez crée d'autres convictions ; sans intrigue , sans argent,
il compte comme une puissance. Lamennais veut être
seul; il se suffit. Pierre Leroux inspire George Sand , le
grand poète de la démocratie ; il éclaire par la lumière
qui jaillit de son cœur. Il faut que toute la bourgeoisie
se coalise pour imposer silence à Proudhon ; sa voix
ébranle la société. Qui Fa payé? Quel est Tintrigue qui
lui a donné des disciples? Quel est le salaire des proudho-
niens? Ce salaire, dira-ton, c'est la révolution : restons dans
_j
l'éclectisme au ponvoiR. 117
la science. La philosophie allemande a fait plus pour Thu-
manité en cinquante ans, que toute la philosophie officielle
de France depuis trois siècles. Où était sa force? Dans les
raini€tères, dans les gouvernements? C'est à peine s'ils la
toléraient, et la vérité créait des légions de prosélytes;
elle dictait mille travaux d'histoire et d érudition ; elle re-
nouvelait rEncyclopédie tout entière , depuis les sciences
physiques jusqu'à la vie de Jésns-Chrit.
Ne nous étonnons pas de voir Téclectisme si stérile; on Ta
payé pour se taire, et il s'est tu ; on lui a dit de marcher en
silence^ et il a formé une bureaucratie philosophique ; on
lui a dit d'exposer, de compiler, de compaenter , il a exposé,
compilé, commenté. Le maître tenait les engagements pris
avec le juste-milieu; les disciples tenaient les engagements
contractés avec le maître. Ils ont été admirables de disci-
pline, d'obéissance ; ils ont formé une confrérie plus exem-
plaire, plus unanime que celle des jésuites ; ils ont été tous
inaccessibles à la double révolution du socialisme français
et de l'idéologie allemande.
Il y a un homme dont l'éclectisme a voulu s'honorer :
c'est Théodore Joîuffroy; je l'invoquerai pour confirmer
mes assertions. Il était mélancolique, souffrant, silencieux;
on le respectait, il imposait : il était le remords de l'école
éclectique. Ce n'est pas le salaire .qui l'avait attiré vers la
science, ce n'est pas le calcul qui avait dicté sa doctrine : il
était entré tout seul dans le temple de la vérité, le jour où sa
réflexion lui avait montré que le Christ était mort à jamais.
Navré de douleur, il vit que désormais c'était au philosophe
de porter la croix. « Ce fut nn moment affreux, dit Jouffroy ; il
» me sembla sentir ma première vie si riante, si pleine , s'é-
» teindre, et derrière moi s'en ouvrir une. autre sombre et
» dépeuplée, où je devais désormais vivre seul, seul avec ma
» pensée qui venait de m'y exiler, et que j'étais tenté de mau-
» dire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les
» plus tristes dé ma vie. » Voilà le véritable initié : le génie
delà liberté l'effraie, l'avenir le fascine et l'épouvante, la
118 l'éclectismk au pouvoin.
fatalité Tentiaîne; sa destinée est fixée. Que fait-il? « Il
» donne à la philosophie le grand objet, les vastes cadres
» et la portée d'une religion. » Avec ces pensées, il est à
TÉcole normale, et il se trouve en présence de M. Cousin.
Que voit-il? il voit MM. Lamoriguière et Royer-Collard aux
prises sur la question de l'origine des idées, « et M. Cousin
» évoquant tous les systèmes des philosophes anciens et
» modernes sur ce point, les rangeant en bataille en face les
» uns des autres, s'épuisant à démontrer que M. Royer-Col-
» lard avait raison et Condiliac tort. » On mystifiait Jouf-
froy, on TétoufFait savamment, avec méthode et avec de la
métaphysique. « Je ne pouvais revenir de mon étonne-
» ment, poursuit Jouffroy , qu'on s'occupât de Forigine des
» idées avec une ardeur si grande, qu'on eût dit que toute
» la philosophie était là. Encore si, pour consoler et ras-
» surer ceux qu'on enfermait ainsi dans une aride et étroite
» question, on eût commencé par leur montrer de vastes et
» brillants avenirs, et dans cette perspective, les grands pro-
» blêmes humains... Mais, non. M. Laromiguière avait
» recueilli comme un héritage la philosophie du xviii*' siècle,
» rétrécie dans un problème, et ne l'avait pas étendue.
» M. Royer-Collard reconnaissant le problème, s'y était en-
» foncé de tout son poids, et n'avait pas eu le temps d'en
» sortir. M. Cousin , tombé au milieu de la mêlée, se battit
»> d'abord, sauf à chercher la solution plus tard. Tonte la
» philosophie était dans un trou où l'on manquait d'air, et
» mon âme récemment exilée du christianisme étouffait. »
On voulait l'étouffer : c'était là le but de la conspiration
philosophique.
Jouffroy est chargé d'un cours de philosophie, lise trouve
tout à coup dans Falternative d'improviser une science qu'on
lui a cachée et qu'il sent au fond de son cœur , ou d'ensei-
gner la doctrine fausse et menteuse qu'on lui a transmise.
Ses angoisses redoublent, il s'efforce d'échapper à l'uni-
versité. « Par intervalles, dit-il, quand j'avais quelques heu-
» res à rêver la nuit ou le jour sous les arbres des Tuileries,
L ÉCLECTISME AU POUVO». 119
» des élans intérieurs, des attendrissements subits me rap-
» pelaient à mes croyances passées et éteintes, à l'obscu-
» rite, au vide de mon âme, et au projet toujours ajourné
» de le combler. » On le perdait: une maladie le sauva. Elle
Tarrache à lecole, à ses maîtres ; pendant deux ans il est
condamné à la retraite , et cette maladie donne à la France
un homme que Téclectisme lui ôtait. « Ces deux années de re-
» traite, dit Jouffroy, ont été les plus fécondes et les plus
» heureuses de ma vie, quelques souffrances physiques et
» morales qui les aient remplies. Débarrassé de tout devoir
» et de toute contrainte, ma pensée put songer librement
>r aux choses qui la troublaient depuis si longtemps. » Voici
les problèmes que Jouffroy se posait dnns sa solitude .
« Pourquoi su is-je ici-bas? — Quel est mon avenir? — Trou-
verons-nous après la mort nos parents? — Qui nous a faits?
— Quelle est Torigine du monde? — Quel est le mystère des
animaux? — Pourquoi, parmi nous, les uns sont riches, les
autres sont pauvres; les uns gouvernent, les autres obéis-
sent ; les uns possèdent, les autres ne possèdent pas? et il y
a si loin des uns aux autres qu'on dirait deux races différen-
tes? » Ces problèmes nous expliquent Jouffroy tout entier.
Le génie des anciens temps avait pesé sur son intelligence,
Je catholicisme avait comprimé ses instincts, les pièges de
Técole avaient ajouté à là compression. Jouffroy naissait à
la rehgion de Voltaire et de Rousseau, mais il la dénaturait
par les idées de Tancien culte; il croyait aux idées delà
révolution , mais il pensait qu'elles devaient faire toutes
seules leur chemin; il croyait à la religion de la nature,
mais il laissait l'avenir du monde à la propagande des mis-
sionnaires chrétiens- Jl rejetait la Bible, les miracles, les
prophéties , mais il aurait voulu que le rais(»nnement pûtéyo-
quer ou refaire le christianisme qu'il ne pouvait oublier. En
disciple soumis , il acceptait Bacon , mais par désespoir; il
acceptait Reid, mais son doute le dépassait; il acceptait
Kant^ mais il ne pouvait se livrer au criticisme du philo-
sophe allemand. Le saint-simonisme fixait sqn attention sur
120 L ÉCLECTISME AU POUVOIR.
la guerre du riche et du pauvre; mais le long esclavage de
rhumaDité , mais Timpitoyable indifférence des égoïstes ,
mais le malheureux aveuglement des peuples le découra-
geaient sans cesse. Il était philosophe, il était initié, il sen-
tait que la synthèse de la philosophie et du socialisme devait
s'emparer des destinées de la France; mais les fatales
préoccupations de l'olympe chrétien, les pièges funestes de
l'école l'arrêtaient, la synthèse était manquée : devant lave-
nir, il ne lui restait que la foi d'un précurseur.
Qu'on parcoure les écrits de Joufifroy,on trouvera partout
le précurseur de notre temps : la synthèse de la philosophie
et de la révolution, de l'idéologie et du socialisme, s'y trouve
partout annoncée. Jouffroy ne traduit pas Platon, il ne
réfute pas le xviu* siècle, il n'est pas érudit, il n'est pas
commentateur; mais il sent qu'il y a des dogmes qui finis-
sent, d'autres dogmes qui se forment, que la révolution
nous emporte; que la France est plus qu'une nation, qu'elle
est une religion. C'est lui qui écrit en 182^ le programme
du Globe j le premier journal socialiste qui ait paru. La Sor-
bonne et les philosophes^ voilà le titre de ce progranune; les jé-
suites et les philosophes salariés, voilà le vrai sujet de ce mor-
ceau. «Nous lisons, dit Jouffroy, avec le même sang-froid,
» M. de Bonald et M. Benjamin Constant : nous ne sentons
» aucune inclination ni pour les jésuites , ni pour la Sor-
» bonne. » Jouffroy déclare que l'avenir ne sera ni aux
jésuites ni aux professeurs : les premiers soutiennent que la
vérité est dans la Bible; les seconds sont des Yoltairiensdeve'
nus orthodoxes. Les deux partis sont aux prises. » Qu'enten-
» dons-nous? continue -Jouffroy. Des reproches, des récrimi-
y» nations. Les deux partis ne savent se faire valoir qu'en s'ac-
» cusant; ils se rappellent leurs péchés et semblent chacun
» n'avoir d autres titres à lu domination que les vices du
« parti opposé. Or le malheur est que tous deux ont raison
» et qu'ils le prouvent le mieux du monde. En les écoutant,
V on reste convaincu tant ils parlent bien; on les dirait de
» mauvais sujets qui se reprochent leur vie. Après les avoir
L ÉCLECTISME AU POUVOIR. 121
» entendus ,-on prend la résolution de ne plus se fier ni à
X Tun, ni à lautre. Les jésuites nous ont valu les philoso-
» phes ; et qui nous vaut les philosophes, sinon les jésuites ? »
Jouffroy attaque à la fois le Mercure catholique^ qui était
Y Univers religieux au temps, et le Constitutionnel ^ qui est
toujours le même. Ce sont là les deux ennemis qu il signale; il
leur conseille de se combattre, il ne leur demande pour nous
qu'un peu de bonne foi. « Non pas, dit "il, cette bonne foi
» qui consiste à donner raison à son adversaire quand il a
» raison , ou à reconnaître son propre tort quand on a tort ;
» mais tout simplement cette justice qui respecte les per-
» sonties en combattant les opinions, et ne flétrit pas Fauteur
» pour, discréditer la doctrine. Ceci s'adresse aux deux
» partis. » Oui, ceci s'adresse aux deux partis, à X Univers
et au Constitutionnel^ aux amis de M. Montalembert et aux
amis de M. Cousin, aujourd'hui réunis sous les auspices de
M.Louis Bonaparte.
Depuis 1830, Jouffroy se laissa envelopper à* demi dans
les pièges de l'éclectisme. Quelle fut s^ faute? Je l'ignore.
Je sais que l'idée de paraître solidaire de M. Cousin lui de-
vint odieuse. Ses principes, ses écrits invoqués par la démo-
cratie se retournaient contre lui pour l'accuser d'apostasie.
Pouvait-il briser réclec,tisrae? Il voulait lutter. Déjà on se
préparait à lui résister; M. Cousin l'accusait d'incapacité,
de maladresse; on devait le supplanter, on attendait l'occa-
sion. La mort l'emporta au moment du combat. L'éclectisme
respira. Il restait à détruire larme du combat, un écrit sur
V Organisation de la philosophie, M. Damiron l'éditait, il était
imprimé; on le mutila, on le falsifia; on réimprima les
feuillets accusateurs, en substituant Téloge à la critique, et
Ton força le mort à faire l'apologie de M. Cousin.
On n'a pas oublié ce scandale , n'oublions pas non plus
le sens qu'il avait. Pierre Leroux, collaborateur de M. Cou*
sin au (?/o&6, en relation avec Jouffroy dès 1824, s'était
retranché depuis dans VEncyclopédie nouvelle , ensuite
dans la Revue indépendante. De là il mesurait 1 apostasie
122 LÉCLECTISME AU POUVOIR.
de ses anciens collègues. Heureusement la mort ren-
dait Jouffroy à ses véritables amis, l'écrit posthume deman-
dait le pardon, et par bonheur il arrivait à Pierre Leroux
dans son intégrité. Cet écrit résumait Thomme : il en racon-
tait la vie, les doutes, les douleurs ; il exposait la science,
les espérances , les programmes du philosophe. Pierre
Leroux réhabilita Jouffroy , et ce fut le mort qui traîna
M. Cousin devant le tribunal de l'opinion publique. Que
Ton compare l'écrit sur Y Organisation de la philosophie à la
Défense de l'université et de la philosophie, M. Cousin sera
jugé. Jouffroy se sépare du Christ, M. Cousin s'incline de-
vant l'Église; Jouffroy touche au problème de la société,
M. Cousin combat le prolétaire; Jouffroy veut organiser
la liberté, M. Cousin a organisé la servitude.
Résumons-nous. Le juste-milieu donna toutes les places
à l'éclectisme, et l'éclectisme se chargea de lui donner toute
la jeunesse. La somme annuelle d'un million et demi fut le
salaire du contrât; en dix-huit ans on dépensa vingt mil-
lions et demi pour faire prospérer la médiocrité et supprimer
toutes les idées allemandes et françaises, politiques vt
sociales. La science fut mutilée et faussée pour servir à la
religion de la monarchie, et cette escroquerie scientifique,
transformée en habitude et en devoir, conduisit à la se-
conde falsification, qui tombait sur la parole même des
hommes. De là le faux commis sur les manuscrits de Jouf-
froy : le faux devint un système. Le dernier mois de 18/i7,
un ami de M. Cousin falsifiait encore un article de la
Revue d'Edimbourg pour célébrer Je chef de l'éclectisme.
Les savants d'Edimbourg venaient d'apprécier les deux
travaux de M. Cousin et de M. Feugère sur les Pensées de
Pascal : dans leur impartialité, ils avaient préféré M. Feu-
gère à M. Cousin. M. Amédée Pichot, directeur de la Bévue
britannique, traduisit l'article, le falsifia, substitua l'éloge à
la critique et la critique à l'éloge, et prêta ainsi aux sa-
vants d'Edimbourg un jugement qui préférait M. Cousin
à M. Feugère. Pourquoi ce faux? Uniquement, répondit
LACÂDÉMIE DES SCIENCES MORALES. i2S
M. Pichot, pour être agréable h M. Cousin (1). En même
temps, M. Cousin multipliait les déclarations d'orthodoxie;
il perfectionnait son monopole, il épurait son bataillon; il se
vantait à la Chambre des pairs d avoir mérité tous les re-
proches que la démocratie lui adressait.
CHAPITRE XI.-
L'Académie des sciences morales.
Le 24 février, la philosophie pfficielle fut frappée de
stupeur; la France lui échappait en quelques heures. Elle
garda le silence du tombeau. Ce n'est quaprès le massacre
de juin et sur une interpellation positive du général Cavai-
gnac, que la philosophie sortit de son mutisme. La réaction
lui demandait des conseils, et elle parla. L'Académie des
sciences morales a publié ses petits traités à l'usage du
peuple. Dans quel but? Donnons la parole à MM. les aca-
démiciens, en leur supposant la moralité de leur$ idées ; ce
sera le meilleur moyen de connaître la portée de celte pu-
blication.
L'ACADÉMIE DES SCIENCES MOftALES, PLUS UN
HOMME IMMORAL, PRÉSIDÉS PAR M. COUSIN.
M. COUSIN.
La révolution est vaincue, dix mille socialistes sont dans
les fers ; c'est le moment de nous montrer. ExterminoDs les
Socialistes.
M. BARTHÉLÉMY SAINT-HILAIRB.
Donnons à l'état de siège toute l'autorité de la science :
(i) Voy. [* Union monarchique du'feS décembre 1847, la Semaine du
10 février 1848.
i2U L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.
la France est en progrès, nous irons plus loin que le général
Gavaignac.
TOUS.
Exterminons le socialisme.
M. FRANK.
Je propose de nous partager le travail. Chaque acadénoii-
cien réfutera une théorie sociale : les uns attaqueront les
icariens, les autres les^phalanstériens;d autres combattront
MM. Proudhon, Leroux, Louis Blanc, et notre travail de-
viendra le dictionnaire de la bourgeoisie éclairée.
QUELQUES ACADÉMICIENS.
Nous ne voulons pas nous mesurer avec les socialistes.
d'autres ACADÉMICIENS.
Nous ne les avons pas lus.
d'autres académiciens.
Nous ne les lirons jamais.
m. FRANK.
Si vous voulez les parcourir , avec un peu de patience,
attendu que la révolution...
M. cousin.
Je m'oppose formellement au projet de mon honorable
disciple. Nous ne devons pas discuter le socialisme , nous
l'avons toujours méprisé, et nous manquerions de dignité
en rompant le silence que nous avons gardé pendant dix-
huit ans. Notre œuvre doit être forte et utile. Savez-vous ce
que sont les socialistes?
M. FRANK.
Des fous.
M. PORTALIS.
Des athées.
M. BARTHÉLÉMY SAINT-HILAIRE.
D'exécrables démagogues.
M. VILLERMÉ.
Des brigands.
M. ch; dupin.
Des empoisonneurs.
L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES. 125
M. THIERS.
Ils' veulent le pillage.
M. PASSY.
Et la guillotine.
M. COUSIN.
Vos remarques sont judicieuses. Mais les socialistes sont
les chefs de toutes les blouses de France. Or il y a trente
millions de blouses, et nous ne sommes pas quatre millions
pour les combattre. Si nous engageons une discussion se-
rieuse, le résultat sera d'apprendre à la France que nous
sommes quatre contre trente. Vous vous connaissez en décou-
vertes : croyez- vous que cette découverte nous serait utile?
QUELQUES ACADÉMICIENS.
Que ferons-nous?
M. COUSIN.
Nous discuterons sans discuter.
L HOMME IMMORAL.
Vous voyez, à Thilarité qui nous gagne, qu'il sera difficile
de discuter sans discuter.
M. COUSIN.
Rien n'est plus facile : croyez-en mon expérience, sur
deux mille polémiques, c esta peine s'il y en a dix de bonnes.
Et qui l'emporte? Les mauvaises. Croyez-vous les jésuites
plus éclairés que les philosophes? Non; mais les jésuites
triomphaient parce qu'ils savaient discuter sans discuter.
l'homme immoral.
Imiterons-nous donc les jésuites?
m. cousin."
Il y a du bon partout. Si nous discutons, nous doutons de
nous.«mémes, nous sommes perdus. Ne doutons pas, fai-
sons notre apologie sans répondre un mot aux socialistes;
nous serons écoutés comme des prédicateurs.
quelques académiciens.
C'est vrai.
m. cousin.
Notre puissance consiste dans l'armée et dans le clergé :
126 L ACADÉMIE DES SCIENCES MOBALES.
le soldat arrête le bras , le prêtre arrête Tintelligence de nos
adversaires. Canonisons donc le soldat et le prêtre.
M.DAMIRON.
J'écrirai Tapologie du soldat et du prêtre.
M. COUSIN.
C'est-à-dire, mon cher Damiron, de la propriété et de la
religion : la première paie les soldats , la seconde paie les
prêtres ; par ces deux instruments nous mettrons les so-
cialistes hors la loi.
L HOMME IBfMOAAL.
Quelle propriété prêcherez-vous?
M. COUSIN.
La propriété absolue.
l'homme immoral.
Quelle religion défendrez -vous?
M. COUSIN.
La religion, peu importe laquelle.
L HOMME IMMORAL.
Rourvu qu elle empêche de raisonner. Messieurs , vous
entrez dans une fausse voie. On ne vous lira pas, et Ton dira
que vous êtes des tartufes. Puisque vous voulez engager un
combat désespéré contre la démocratie, prenez Machiavel,
Hobbes, Mandeville, Lamétrie, que vous savez tous par
coeiîr; dites au peuple que la justice n'est qu'une fiction,
que la vertu ne régnera jamais, que la société sera toujours
aux plus forts et aux plus habiles. Dites que vous êtes ^es
plus habiles; moquez-vous, je vous en prie, de la justice et
de la rehgion; vous effrayerez vos ennemis. Ils se fondent
sur le droit; niez le droit, prêchez le succès ; on ne saura
plus comment vous résister.
M. COUSIN.
J'apprécie vos considérations sur Ja théorie du succès;
mais c'est préciséijaent cette théorie qui nous conseille de
recommander la justice et la religion. L'Église a retardé
depuis trois cents ans le progrès , elle nous rendra le ser-
vice de le retarder encore pendant quatre cents ans.
l'académie des sciences morales. 127
LilOMME IMMORAL.
Mais croyez-vous à TÉglise?
M. COUSIN.
Pas le moins du monde.
l'homme IMMORAL.
Restez donc dans le vrai : dites que vous êtes les plus forts,
et que le genre humain a toujours été gouverné par la ruse*
et par la force.
M. COUSIN.
Par les prêtres et parles soldats. Je le sais. Mais vousou-
bliez, dans votre innocence, que la ruse suppose le secret, et
qu'en l'expliquant elle devient impossible. Ne cherchons
donc pas des succès littéraires, marchons sans bruit; prê-
chons la propriété et là religion : les capitalistes et les prêtres
nous comprendront, la contre-révolution marchera toute
seule.
M. FRANK.
Je défendrai la propriété.
M. PASSY.
Je montrerai qu'elle est la source de toutes les vertus.
M. THIERS.
Je ferai comprendre qu elle conduit à la monarchie.
M. TROPLONG.
Je dirai que tout le monde est propriétaire.
M. PORTALIS.
Je prêcherai la religion.
M. DAMIRQN.
Je défendrai Dieu. -
M. BAKTHÉLEMY SAINT-HILAIRE.
Je prouverai par Platon; plus Aristote, <ju il faut se sou-
mettre à rÉglise.
M. COUSIN.
Je commenterai Rou^^seau pour fortifier le catholicisme.
M. GUIZOT.
Quant à moi, je m'associerai de loin à vos travaux, en in-
128 l'académie des sciences morales.
sistant sur la nécessité de réunir toutes les forces de la réac-
tion pour extirper la démocratie,
l'homi^e immoral.
A la bonne heure, j'aime votre franchise. La démocratie
condamne le pape , l'empereur, les rois à rendre compte de
leur vieille gestion ; elle traîne les comtes , les marquis et les
banquiers devant le peuple , et les force à justifier de leurs
titres et de leurs privilèges; elledétruitle règne du bon plaisir;
elle secoue tous les préjugés de TEurope , elle nous menace
d'un jugement dernier. Ecartez-la. Parler de justice et de
religion, c'est jouer avec le feu : soyez hommes politiques.
Combinez, liguez tous les intérêts des anciens gouverne-
ments ; guettez la démocratie , surveillez ses chefs , tâéhez
de les surprendre; et si, un jour, vous les trouvez en défaut,
faibles et désarmés , tratnez-les tous d'un seul coup devant
les tribunaux : la démocratie sera extirpée. Je plains ceux
qui parlent de justice et attaquent la démocratie.
On dira que j'ai imaginé une comédie. Oui, ce dialogue est
inventé; mais la comédie est dans les petits livres de l'Insti-
tut. MM. les académiciens se sont divisé le travail , pour
parler les uns de la propriété, les autres de la religion.
Jugeons-les, abstraction faite de toute théorie qui nous se-
rait personnelle : nous assisterons à la lutte des savants
contre la science.
MM. COUSIN, THIERS, TROPLONG et PASSY.
UN RÉPUBLICAIN.
Vous soutenez que vos publications vous défendent; je
soutiens que votre science vous combat : voyons-la à l'é-
preuve. Je suis pauvre depuis février, je souffre, j'ai faim
comme l'enfant qui vient de naître: citoyens, secourez-moi.
M. COUSIN.
« Cet homme qui souffre et qui va mourir peut-être n'a
» pas le moindre droit sur une fortune, fût-elle immense,
» et s'il usait de violence pour nous arracher une obole, il
» commettrait une faute. » Voilà ma brochure populaire.
i/académie dks sciences moralks. 129
LE RÉPUfiLICAIN.
Et quel est le titre de ta brochure?
M. COUSIN.
Justice et charité,
LE RÉPUBLICAIN.
Il n'y a là ni justice ni charité.
M. THIERS.
Pardon; nous sommes justes et charitables ; mais la pro-
priété est absolue. Notre personne est sacrée; nous avons
droit à notre travail , aux produits de notre travail ; nous
pouvons les garder, les donner, les léguer. Donc nous
sommes les propriétaires légitimes de notre personne , de
notre travail, des valeurs que nous créons, des biens qu'on
nous donne et de ceux qu'on nous lègue.
LE RÉPUBLCAIN.
Quel est donc le tirre de ta propriété?
M. JHIEUS.
Ma propriété est sacrée. Ne suis-je pas le propriétaire légi*
time de mes bras, de mes jambes ^ de ma santé?
LE REPUBLICAIN.
Ton capital n'est ni un bras , ni une jambe , ni une partie
de ta personne.
M. THIERS.
Mon capitaLme nourrit, me perfectionne; ije m'en sers
pour me livrer à une foule d'actes de bienfaisance.
LE REPUBLICAIN.
On te laissera le capital nécessaire à ta nourriture, à ton
perfectionnement et à ta bienfaisance. Livres^tu le superflu?
M. THIERS.
Non pas. Je tai gagné à la sueur de mon front,
LE RltPUBLIGAIN.
Tu n'as pas gagné les biens qu'on t'a légués, ceux qu'on
t'a transmis. Gomment en justifies-tu la possession?
M. THIERS.
Par l'hérédité.
9
laO L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.
LE RÉPUBLICAIN.
Tu me prends pour un juge d'instruotion. Je te dennande
quel est le fondement de 1» propriété? Est-il dans la per-
sonne, dans le travail, ou dans Fhérédité? Ce sont là trois
choses distinctes.
M. THIERS.
La propriété s'aapiiert par h travail et se complète par
tliétédité* N'ai-je p«9 1© droit de nourrir mes enfants? Vou-
lezpvous m'enlever la propriété, au moment où elle devient
bienfaisante?
LP. RÉPURMCAIN,
Mais vous, les enfants qui avez hérité, vous ne travaillée
pas; on yoa^ dit riches précisément parce que vous éte#
dispensés de gagner votre vie. Comment l'hérédité, ce droit
de ne pas travailler, peut-elle compléter la propriété que
vous posez comme la récompense du travail? Comment
l'activité du père peut-elle se compléter par l'oisiveté du
fils? Il y a là une contradiction profonde, la contradiction
du travail et du capital, du pauvre et du riche* Quel sort
réserves-tu au pauvre?
M. THIERS.
QuMI travaille; il s'enrichira à son tour.
LE RÉPUBLICAIN.
Et si les héritiers avaient confisqué, en naissant, les capi-
taux, les terres et les instruments du travail? Si nous ne
pouvions ni vivre ni tr'availler?
M. THIERS.
On vous fera la charité.
LE RÉPUBLICAIN.
Et si la charité était insuffisante, impossible?
M. THIERS.
Ce serait fâcheux. La civilisation se fonde sur la richesse
du travail » complété par l'hérédité.
LS RÉPUSLICAIN.
Et si nous étions les parias de cette civilisation? Si vous
aviez occupé toutes les places?
14'aGADÉMIE des sciences MÔRAtES. f 31
M. THfERS.
Toutes ks phc€s $ùnt prises ^ mais le théâtre existe,
LE HÉPUBUGAIN.
Tu nom mets à la porte ; tu prêches la guerre ouverte ,
la guerre sociale. Comment veux-tu que le pauvre respecte
ton théâtre? Tu Tas dit toi*méi][ie, ton théâtre a été construit
par I4 ruse et par la forée. L'iniquité des conquêtes , le bri-
gandage des guerres civiles , la ikveur monarchique , le vol
déguisé sous un ooinmerce menteur, n ont> ils pas présidé à
I9 distribution de$ richesses?
M. THIBRS,
I^{| prescription et l'usucapion rendent au vol le caractère
m$p0Ctabh saci^ de la propriété fondée sur le travail.
LE RÉPUBLICAIN.
Pourvu que votre propriété ne soit pas homicide.
M. THIERS.
l^a distribution de la richesse, dirigée par le travail coni-^
piété par Thérédité, et perfectionné par l'usucapion, ne
saurait être plus utile.
LE RÉPUBLICAIN.
L'homme immoral ne serait guère embarrassé à en mon-
trer les avantages. » La richesse, diraitril, vous entoure de
valets; elle vous donne des équipages, des palais, des châ^
te^ux, elle protège une foule de prostituées. Elle crée les
tournois d'ËgUngton, les fêtes ^e Grandveaux; elle vous
fait passer la vie dans ce festin artificiel qu on appelle le
grand monde. Le petit monde, le peuple, vit dans la
boue; rhommede génie meurt de iaim dans un grenier : le
riche n'a qu'à connaître les règles de là syntaxe pour en-
trer à l'fnstitut. » Il te sera plus facile de faire passer un
chameau par le trou d'une aiguille que de forcer hi justice
à célébrer la richesse des oisifs.
M. TmERS,
La richesse favorise les travaux de f esprit , les inventeurs,
le génie; elle crée ces prodiges des Sforza et des Médicis.
» Aurait-il mieux «valu que la fortune des Médicis étant
iZ2 l'académie des sciences MORALESc
» arrêtée à Jean , Côme eût été obligé d'employer sa vie à
» la recommencer; qu arrêtée à Côme, Laurent eût été
» obligé de la recommencer encore, et qu aucun d'eux
» n'eût trouvé le temps de cultiver les arts , les lettres et la
» politique? (i) »
LE RÉPUBLICAIN.
Oui, mille fois oui : mieux eût valu que Jean restât
citoyen , que Côme ne fut pas assez riche pour violer la loi ,
que Laurent n'eût pas les moyens de devenir tyran. C'est la
propriété héréditaire qui a détruit là république de Flo-
rence; c'est par la richesse que les Sforza ont détruit les
républiques de la Romagne et de Milan* A quoi songes-tu
donc en citant les Médicis et les Sforza , ces deux fiamilles
de brigands couronnés?
M. THIERS.
Le riche est bienfaisant; il nourrit l'industrie, il vous fait
faire ses tapis, ses voitures, ses habits; attaquez-vous le
riche, à f instant même toute prospérité s'arrête*
LE RÉPUBLICAIN.
C'est assez , lance ta brochure : apprends aux prolétaires
que leur sort dépend du bonheur des riches, qu'il faut aux
riches des délices pour que l'ouvrier puisse vivre; montre
que le sort des travailleurs est lié aux caprices des oisifs
qui consomment. Montre que si la misère agonisante remue,
à l'instant même le riche n'a qu'à faire des économies pour
la livrera la mort. Répands dans tous les hameaux des bro-
chures destinées à développer ainsi les avantages de l'héré-
dité ; raalgi^Etoi et les tiens, cette idée dévorera les Sforza et
les Médicis de notre temps.
,M. THIERS.
La société est menacée.
M. TROPLONG.
La société ne court aucun danger ; elle se perfectionne
à chaque jour, grâce à Impropriété tf après le Code civil,
(i) Du droit de propriété, ptHQt loi. •
lUcadémie des ^ciekces morales,. 153
le bêpublicain,
Quel est ton principe?. /
M. TROPLONG.
u Daprès le droit naturel, la propriété est la matière
. a dominée par la puissante liberté de Thomme, et le droit de
» propriété , c'est le droit inviolable de cette même liberté
» dans son œuvre de domination. Tant est la liberté, tant
» est la propriété; la seconde sjibit le sort de IsÉpre*
» mière (1). »
LE RÉPUBLICAIN.
Tu prêches donc la loi agraire ? Puisque nous sommes
tous également libres, nous devons être également propri^«
taires.
M. TROPLONG.
A Le droit de propriété ne saurait se passer , dans ses
« rapports d'homme à homme, des secours de Tégalité; st
» la liberté fonde la propriété, I égalité la rend sacrée.
» Tous les hommes étant égaux, c'est-à-dire également
» libres, chacun doit reconnaître dans autrui la souveraine
» indépendance du droite »
LE RÉPUBLICAIN.
Nous avons donc tous le même droit sur tout ?
M. TROPLONG.
c< L'égalité donne à tous indistinctement la liberté du
«travail, la liberté de l'acquisition, le libre accès de la
» propriété. »
LE RÉPUBLICAIN.
Tu attaques donc Thérédité qui fonde le régne des
oisifs ?
M. TROPLONG.
« Otez Tégalité , la propriété risque de devenir l'apanage de
» quefques uns et un privilège de [aristocratie. »
LE BÉPUBLICAIIN.
La propriété est lapauage de quelques uns , un privilège
(t) De ta propriété d'après te Code civit, pag, 6,
iJ^U L'ACAOÉMlfe DES SCIENCES MOftAtES.
de raristocratie : tu le Vois, nous Sommes pauvres, igno-
rants et déshérités. Que dis-tu de notre sodlëtè et dd nos
lois ?
M. TROPLONG.
Nos lois sont parfaites. « La terre passe datiâ les tâàins
V deê laboureurs par la puissance du travail, et le proprié-
» taire oisif se retire volontairement devant cette race d ou-
» vriers infatigables et honnêtes qui prennent sa place, n
LE RÉPUBLICAIN.
Plaisantes-tu? Je ne connais pas d'oisif qui nous cède
volontairement sa terre. Tu te moques de notid»
M. TROPLONG.
« La propriété, telle qu elle existe en France, ne Va pds
» chercher des titres contestables et incertains dans la
» conquête ou dans les secrets impénétrableé d'une anti-
» quité fabuleuse* »
LE RÉPUBLICAIN.
Quoi! oublies^tu les fils des croisés, les fils des nobles,
des riches, l'hérédité, Tusucapion et la prescription?
M. TROPLONG.
« La propriété, fille du travail, montre ses ouvriers à
» l'œuvre, à la face du soleiL Presque tous ne datent que
» d'hier, dans cette société renouvelée de fond en comble, »
LE RÉPUBLICAIN.
Achève donc ta plaisanterie. Dis que les plus grands
propriétaires sont ceux qui travaillent le plus, ceux qui ont
le plus de talent, de lumière et de probité, Dis que nos
millionnaires ont les mains endurcies au travaH, le front
ridé par les soucis de la science.
M. TROPLONG.
a Nos propriétaires peuvent montrer leurs mains endur-
» ciés par les labeurs de Tagiiculture et de l'industrie ^ ou
» le front sillonné de rides par les labeurs non moins pé-
n nibles de l'esprit. »•
LE RÉPUBLICAIN.
Nous voilà dans la cité du Soleil, en Utopie, en Icarie!
L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES. 195
Évidemment) je suis foil d avoir faim et de demander du
travail. Au lieu de ruser avec la justice, pourquoi neftiis^tu
pas Fapologie du hasard? pourquoi kie pas dire que la pro»
priété est la source des vertus, qu'elle doit nous gouverner;
que les inégalités accidentelles, inséparables de la pro-
priété, perfectionnent la civilisation* Il ne faut pas s arrêter
à moitié chemin.
M. PASST.
£d effet, la propriété est la source de toutes les vertus.
« Nier que la propriété soit de droit naturel, ce serait nier
1* aux hommes jusqu'au pouvoir qui fait la distinction de
Il leur nature, le pouvoir de s'élever au-dessus de l'existence
«animale (i). û L'inégalité est nécessaire à la civilisation.
LE RÉPUBLICAIN.
Tu mets la propriété au-dessus de la raison ; désormais
nous ne dirons plus que l'homme est un animal raisonnable ;
nous dirons que c'est un animal propriétaire ; nous ne
dirons plus que nous devons nous gouverner; nous dirons
que o'est aux choses à nous gouverner. C'est assez; je me
retire; mais au revoir.
MM. Villermé, Ch. Dupin, Blanqui et Frank continuent,
par leurs brochures, la croisade de la propriété. Leurs opi-
nions ne varient que pour mieux atteindre le but, l'extirpa-
tion du socialisme. Chargeons un homme habile de diriger
leurs travaux ; nous verrons comment ils ont répondu à
1 appel du général Cavaignac.
MM. VILLERMÉ, Ch. DUPIN, BLANQUI ET FRANK.
l'homme habile.
Il nous faudrait un défenseur de la Ubre concurrence,
que le socialisme ne se lasse pas d'attaquer. La concur-
rence enrichit les riches; elle augmente nos fortunes; elle
met l'ouvrier dans l'impossibilité d'améliorer son sort; elle
le livre seul et misérable à la merci du capital. Notre
féodalité industrielle est polie envers l'ouvrier , et en le
(i) Cause% de l'inégalité des fortunes , pag. 3o.
156 l/ÀCAOÉMl£ DES SCIENCES MORALES.
prodamant Végal des plus grande banquiers, elle le domine
par la fieiniine. On nous menace, on nous attaque. Y aurait-
il un homme de bonne VQlonté pour £Eiire lapologie de la
libre concurrence ?
M. VILLERMÉ.
« Cest à la libre concurrence que la France doit ses pro*
» ((rès industriels, et la classe ouvrière, prise en masse,
» Taiàélioration de son sort (1). « Ce sera à la concurrence
à créer notre avenir...
LHOMME HABILE.
Arrêtez- vous, n'insistez pas trop sur ce principe de la '
libre concurrence; si vous lanalysiez, vous deviendiîez so-
cialiste, et, au contraire, nous admirons les colères de votre
petit livre contre le socialisme. La libre concurrence a brisé
la féodalité; elle n brisé Taristocratie; elle pourrait nous
briser à notre tour. Nous devons nous arrêter à la concur-
rence actuelle, celle des capitalistes, des banquiers et des
grands propriétaires. Allons-nous plus loin, nous tombons
dans Tabime : la concurrence réclame le libre essor de
toutes les forces humaines, délivrées de toutes les con-
traintes du capital, de la haute banque et de lautorité. Je ne
connais pas d'idée plus incendiaire que celle qui se trouve
au fond du principe de la libre concurrence.
Kous avons besoin d'un homme de guerre pour combattre
ouvertement les socialistes dans la rue. Appliquons nos doc-
trines à ia révolution de février. Qui veut combattre?
M. CHARLES DUPIN.
Les socialistes sont des perturbateurs, des factieux, des
criminels, des empoisonneurs; ils ont détruit la prospérité
crobsante de la monarchie, qui ne les réprimait pas assez.
Leur révolution de février n'a été qu'ime émeute, cette
même émeute que nous combattions à Lyon en 4834, à
Paris en 1831 et en 1840.
l'homme HABILE.
• Vous faites bien d'accabler cette émeute croissante et de
{i) Des associations ouvrières.
L ACADÉMIE Dfc;s i>ClENCii:S MORALES. 137
lui iaiputer la crise actuelle. Pourriez-vous trouver quelque
formule slatisMque pour bafouer quelque peu nos adver-
saires avec des chiffres ? Nous sonuues un peuple positif; les
chiffres frappent FimaginatioD, et si vous opposiez un ca-
lembour arithmétique à Témeute croissante , nous en
serions charmés. *
M. CHARLES DUPIN.
Le projet du socialisme et du communisme se réduirait à
partager les revenus de la France en trente-quatre millions
de parties égales, ce qui donnerait 80 centimes par jour à.
chaque Français.
l'homme habile.
Il nous manque un homme assez entendu pour montrer
à un certain public de propriétaires timorés , que nous con-
naissons les misères du peuple tout aussi bien que les socia-
hstes, et que nous sauvons la France en combattant les
socialistes. Cette tâche revient nécessairement à l'un des
économistes du gouvernement.
. M. BLANQUI.
Il y a un peuple d'ouvriers fort malheureux. Les travail-
leurs des filatures et des petits métiers sont écrasés parla
concurrence des grands ateliers ; ils doivent subir des con-
ditions impossibles ; ils flottent sans cesse dans Talternative
delà misère ou de la mort. A Rouen, à Lyon, à Saint-
Élienne, à Lille, à Elbeuf, l'industrie m'a présenté le spec-
tacle le plus affreux. L'infection, la malpropreté, la famine
s'attachent à la famille de l'ouvrier et la poussent au tom-
beau. A Lille, sur 27,000 enfants il en meurt constamiùent
20,700 avant l'âge de cinq ans. Dans les maisons des ou-
vriers de Lille, une botte de paille est parfois un objet de
luxe. Les enfants qui échappent à la mort ne reçoivent au-
cune éducation ; leur corps reste vicié par les maladies de
la misère. A leur tom' les nbétiers exercent une influence
funeste sur la santé des adultes. La promiscuité des sexes
et des âges dans les ateliers,* com|>lète Irf dégradation physi-
que par la dégradation morale. Brel^^ la misère^ les maladies,
ISê l'agauëmie des science» morales.
la mortalité, l'immoralité se développent régulièrement,
• méthodiquement* sur une vaate échelle^ et moissonnent
tous les ans des milliers de victimes (1).
LUOMMË Habile*
Je conçois qu il y ait des insurrections» que des tnilliers
d'ouvriers se décident à mourir en combattant Cette idée
me donne des insomnies. Vous ave» parlé comme un socia-
liste* Maintenant, que tout le mal soit imputé aux socialistes.
M* BLANQUI.
Le mal doit être imputé à la libre concurrence et aux so-
cialistes.
l'homme habile.
Pressez lattaquei certes Tinsurrection échoue si nous lui
.enlevons ses chefs \ elle reste sans tête ^ elle tombe dans le
délire»
M. BLANQUl.
ft Le mal est d'autant plus grand, que presque tous les
M ouvriers ont reçu un commencement d'instruction dans
» les écoles. » Ils lisent des brochures incendiaires, ils se
laissent entraîner par les meneurs et empoisonner par les
socialistes.
l'homme habile.
il faut bâillonner la presse, enchaîner les socialistes:
j^attends la conclusion.
M. BLANQUl.
« La France est travaillée par le double fléau du paupé-
» risrae et des utopies. » (P. 69.)
l'homme habile.
Vous imputez la révolution sociale à des individus , c'est
fort bien, quoique nous ayons raillé mille fois la restauration
qui imputait le mouvement libéral à l'action de quelques
factieux. Vous accusez le socialisme d'être incendiaire, c'est
encore bien, quoique nous nous soyons moqués des jésuites
qui nous défendaient Voltaire et Rousseau comme des au-
teurs incendiaires. Cependant nous ne pouvons pas oublier
que nous sommes tous des historiens; si nous foublions,
(i) Des classes ouvrières en France,
L ACADÉMIE DIS SOIEKGES MOKALES. 159
d'autres pourraient s'en souvenir. Nous avons expliqué
toutes les t*ëvolutions, toutes les insurrections, par les inté-
rêts et les idées; nous avons. montré que les homraes dans
les révolutions no représentent que la volonté et la logique
des iiiasies. Quand vous dites que la France est travaillée
par le doublé fléau du paupérisme et des utopies, je frémis:
il y a au fond de notre société un intérêt et une idée» Il ne
faut rien de plus pour qu'une révolution triomphe. La mi-
sère des esclaves et TEvangile ont renversé le monde païen ;
la misère du prolétaire et le socialisme pourraient bien ren-
verser le moilde chrétien* Défendons -nous : quun historien
se lève; qu il tourne le dos fa l'avenir et regarde le passé ! en '
faisant de la science historique au rebours ^ il complétera
nos travaux sur la propriété.
M. FRA9K.
Nos utopistes ne font que reproduire les théories de l'Inde
et de l'Egypte^ ils nous ramènent à Torigine du monde.
l'homme HABILE*
Dités^le très haut : ce sem utile*
Toutes les utopies se réduisent au socialisme qui se réduit
au communisme.
l'homme habile*
Je crois que le socialisme n'est que la pratique du ct>m-
munisme; mais votre opinion est plus alarmante, j)ro)>a-
gez-la.
M. FRANK.'
Je suis persuadé de ce que je dis*
l'homme habile.
Tant mieuj^ : plus on se trompe et mieux on trompe.
M. FRANK.
Le communisme nous replonge dans l'esclavage.
l'homme habile.
Insistez là-dessus . les maladroits pourraient s'y laisser
prendre. '
M. FRANK. * ^
Je parle sérieusement.
140 i/académik Df:s sciences morales.
L HOMME HABILE.
Votre bonue foi est loin de nuire à la monarchie, je veiix
dire à la république. Surtout pas un mot sur les progrès du
nivellement, sur la logique de la révolution, sur cette fatale
série d'expédients ruineux qui nous ontaftaiblis, à tel point
qu*aujourd'hui le monde est entre les mains de nos propres
prisonniers, v
M. FfiANK.
Je parle du jubilé , des Lollards, de Rousseau.
L HOMME HABILE.
Parlez comme si le communisme avait été le rêve des in-
sensés de tous les temps, une chose stationnaire, nullement
historique, et donnez un beau titre à votre brochure.
M. FfiANK.
J'ai choisi : Le Communisme jugé par t histoire.
Que peut apprendre Thistoireà M. Frank, quand il s'a^pt
d'un monde nouveau ? Qu'auraient dit les disciples du Christ,
si un sophiste de Técole d'Alexandrie avait écrit contre eux
une brochure avec le titre : Le Christianisme jugé par l'his-
toire^. Qu'aurait pensé Luther, si on avait voulu J arrêter en
lui montrant par Thistoire les Hussites massacrés et le ca-
tholicisme victorieux? Que si on ne peut vous arracher à
réruditiôn éclectique, jugez donc la propriété par Thistoire.
Voyez-la traquée comme un monstre à Sparte , en Grèce,
aux époques les plus splendides de Tesprit humain ; voyez-
la dédaignée également par les philosophes et par lessaiuts
Pères. Regardez-la dans l'Eglise où elle corrompt une reli-
gion, dans la mpnarchie où elle corrompt le gouvernement;
regardez-la même au moyen âge, où elle pervertit jusqu'à
la barbarie. Sous Charlemagne, le seigneur n'était que le
chef viager de la terre, et plus tard, grâce à la propriété
héréditaire, il devint le tyi*gn féodal. Enfin, si vous vous
obstinez à juger le communisme parTliistoire, cherchez^le
là où il est. Voyez TEglise qui s'organise en abolissant dans
son sein la propriété et la famille ; elle envahit le monde,
parce qu'elle n'est qu'une imftiense communauté. Regardez
L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES. 141
' Tétat moderne, il n'échappe à la tutelle de TEglise que parce
qu'il est une communauté, il se forme quand les routes ne
son|:pluslapropriété de personne, quand le péage disparait,
quand les tribunaux ne sont pins des privilèges, quand la
France c'est le roi, quand le roi c'est la nation. Le commu-
nisme, c'est la grandeur d^ Platon , le secret de TEglise , la
force de 1 État; c'est lutopie inévitable qui sort du fond
des sociétés pour confier le gouvernement et les fonctions
aux plus dignes, abstraction faite de toute propriété. £t
c'est en feuilletant quelques utopistes perdus dans les biblio-
thèqiies, c'est en parlant de quelque secte d'originaux, que
vous prétendez arrêter la révolution^ au moment où elle fait
éclater tous les ressorts de l'ancienne société? Avouez-le,
votre érudition veut donner le change sur nos principes.
Incohérence et contradiction, voilà le caractère des
théories que nous venons de rappeler. La propriété est-elle
menacée? M. Thiers l'affirme, M. Troplong le nie. L'éga-
lité révolutionnaire se réahse-t-elle? D'après M. Troplong,
la France est presque un paradis; d'après M. Blanqui, elle
est presque un enfer. La libre concurrence de la vieille
politique est-elle utile? D'après M. Blanqui, elle est la
source fatale de nos malheurs; d'après M. Villermé, on lui
doit tous nos progrès, te droit d'hériter est-il un vice? est-
il un bienfait? C'est un vice pour M. Troplong, un bienfait
pour M. Thiers. Que doit faire la France? personne ne
répond. Gomment organiser le travail? pas un mot de con-
solation. Le socialisme seul a le secret de rendre l'Académie
unanime. Depuis dix-huit ans, il demande à grands cris la
discussion , on l'a méprisé; il a mqntré sa puissance, on a
gardé le silence ; il est dans les fers, et on l'accable d'injures.
Ces savants , ces commentateurs , ces historiens, si scrupu-
leux quand ils distinguent Speusippe de Xénocrate, ne
daignent plus ni commenter, ni raconter, ni discuter. Le
socialisme veut limiter la propriété, on l'accuse de la dé-
truire; il menace les oisifs, on l'accuse d'anéantir la famille;
il demande l'obole du jKiuvre, on l'accuse de cupidité, de
l/i2 L ACADÉMIE DBS SCIENCES MOBALES.
sédition et de meurtre. On lui oppose la théorie de la pro«*
priétëabsoiue. Eh bien, aeceptons-^la^le vrai se fait jour par»
tout, ot partout on lui barre le passage. Qu^on fonde la
propriété sur la personne , on aboutira à Tégalité des par*
taf^es ; qu'on la fonde sur la liberté , on arrivwa à Tégalité
des fortunes; quon fonde la propriété sur la travail, oit
arrivera à la spoliation des oisifs:
Qu'on ne s'y trompe pas, -le problème de la^ révolution
ne tombe pas sur la propriété; MM. les académiciens Foiit
dénaturé : il tombe sur le droit de nécessité. Nous n'ea
sommes pas à inventer de nouveaux droits, à découvrir dea
principes inconnus; les principes les plus vulgaires suffisent
pour réclamer lorganisàtion la plus radicale de la société.
Si quelques socialistes ne le savent pas, Tlnstitut ne peut •
pas Tignorer. Qu'on ouvre les livres de Grotius , de Puffen-
dorf, de Barbeyrac; quon consulte les juristes les plaa
sévères et même les plus rétrogrades, on verra que jamaia
le droit de propriété ne reste seul : il est toujours subof"
donné au droit plus impérieux de la vie. Devant la nécessité,
la piH)priété di6|)arait, la faim absout le vol; le propriétaire
qui impose la mort n'est plus qu'un meurtrier. Puisqu'on
[iréebe le sens commun « qu'on l'interroge. La propriété de
l'accapareur e^t>elle sacrée? est-elle inviolable? Quel est le
gouvernement qui Tait proclamée illimitée? Qui se charge^
rait, en présence de la famine, de prêcher la sainteté du
grain accaparé! Puisqu'on enseigne le droit romain, qu'on
Tinterroge à son tour. La loi Rbodienne déclare qu'au
bord du navire en danger, il n'y a pas de propriétaires; si
la marchandise nous eicpose à un naufrage, on la jette à la
mer, et sans indemnité quand les passagers sont pauvres.
Voilà le principe sacré qui régit la navigation de tous les
peuples, depuis qu'on a lancé le premier canot à la mer.
Quel est aujourd'hui ce navire eo danger? C'est l'État; les
brochures officielles le déclarent en danger: sur 27^000 eo*
ïants, 20,000 meurent i^ Lille avant d'arriver à Tàge 4e <^aq
ans ! C'est la marchandise qui les feit naufrager : que la
■ « wm^m^
L ACADÉMIE bES .SCIENCES MOfiALEâ. 143
pi'opriété cède donc, dussions-nous être tous réduits à
80 centimes par jour! Le navire est en danger, si le capi-
taine ne jette pas la marchandise; il est criminel , i'il y a
des hommes qui s'attachent aux ballots, tandis que loi
flots apportent Ja mort aux passagers; le droit du passager
est absolu, illimité ; seul, il est inviolable et sacré. Malheur
à ceuxqui préfèrent la marchandise à la vie. Mais MM. l^s
académiciens savent par cœur le droit Romain , la loi Kho-
dienne, le droit maritime, et ils accusant d'ignorance et de
•cupidité, qui? les propriétuires? non, les passagers, et, sui-
vant eux, q est la marchandise qui est inviolable et sacrée*
Ils savent que la loi peut disposer de nos biens, multiplier
les taxes; ils savent que le moindre arrêté du ministère des
finances p^ut ruiner mille fortunes; ils savent que la loi ne
t^eonnait pas de propriété en uns de guerre, que la dernier
général peut abattre «notre maison. (Is savent que ]a
conscription peut nous arracher à notre famille, à nos af-
faires, h notre profession, et nous jeter le sac sur le dos, eu
sentinelle perdue , à lava ut»- garde de l'armée , à une mort
presque certaine , et ils soutiennent que le coffre-fort est
antérieur et supériqur à toutes les lois !
Que Tégoïsme est aveugle! Je parcours ces brochures;
toutes affectent de rendre hommage à la première révolu*
tion, toutes sont empreintes de je ne sai^ quel libéralisme
timoré et patelin qui tend à nous endormir. Eh bien! ce
droit de la propriété, tel qu'on le pose aujourd'hui, est
un monstre nouveau, également contraire à la justice de
la monarchie et à la justice de la révolution. Quand
Louis XIV disait effrontément : La France, c'est moi, ii
annonçait un principe supérieur aux théories de Tlnstitut.
Le roi, c'était le dominiumeminens, c'était la propriété souve-
raine, devant laquelle tous les intérêts doivent fléchir;
c'était fe salut public qui donné au chef de TÉtat tous les
droits du capitaine dont le navire est en danger. C'est pour:
quoi la monarchie confisquait les biens des templiers, les
biens dès conspirateurs, et toutes les propriétés qui pou-
14^ LACADKMIE DES SCIENCES MORALES.
vaieut menacer le salut public eutro tes mnius lYwup corpo-
ration ou d'une famille. Qu'on ôte à la révolution de 89 le
dominium eminens qu^elle héritait de la monarchie : elle au-
rait dû respecter toutes les propriétés du clergé et delà
noblesse; elle n'aurait pu se défendre; elle aurait été
réduite ù voir une propriété séditieuse et meurtrière décîn-
rer la république. Mais le navire était en danger, et le droit
de nécessité passait le niveau delà révolution sur la noblesse
et le clergé. Si le dioit des oisifs menace aujourd'hui la
France, ce sera encore l'éternelle nécessité appliquée à des
circonstances nouvelles, qui passera le niveau de la révo*
lution sur le droit des oisifs. Nier le droit de nécessité,
c'est assurer d'avance l'impunité à tous les ennemis de la
société : je ne sache pas d'ennemis plus implacables de
l'ordre, d'anarchistes plus effrénés que ceux qui dénient à
l'État le droit de se défendre. Plutôt livrer nos bataillons
à l'ennemi que de sacrifier le principe qui nous protégé.
Quelle est la mesure du droit de nécessité? On la trouve
en examinant, d'un côté, les besoins impérieux, les mala-
dies, la mortalité du prolétaire; de l'autre, les richesses
perdues ou gaspillées , soit par ignorance , soit par cupidité.
Mesurer la nécessité ait milieu des circonstances toutes nou-
velles de la grande industrie et de la fausse concurrence ,
telle est la mission du socialisme : le principe qui la con-
sacre est ancien comme le monde, les circonstances qu'on
mesure sont nouvelles comme la révolution. MM. les aca-
démiciens qui nient le principe insultent le socialisme qui
le réalise ; ils nient la maladie , et ils accusent le médecin
d'empoisonner le malade. Platon les dirait des cuisiniers : ils
proposent des festins aux mourants ; ils célèbrent la pro-
priété absolue, les travaux de l'esprit qu'elle protège, les
beaux phénomènes de la transmission héréditaire ; ils rêvent
les Médicis et les Sforza. Je les crois de bonne foi; mais je
connais les lecteurs qui les approuvent en disant : plutôt
les Russes que les rouges.
Nous venons d'examiner les petits traités sur la propriété :
r. ACAOHMIM !)F.S SCIKNCI S MORAMS. 145
il y a une série de brochures spécialement destinées a forti-
fier la religion. C'est ici que je voudrais invoquer la muse
d'Homère pour célébrer la bonne foi de Tlnstitut, qui nous
conseille d aller à la messe. Les hommes habiles ont vu que
le fatum de la finance les écrase, que la concurrence pro-
voque l'insurrection et l'autorise : de quelque côté qu'ils
se tournent, ils sont circonvenus; quelle que soit 1 issue
qu'ils cherchent, leurs principes mêmes se révoltent contre
eux. On a donc invoqué la religion pour étouffer Tiu-
cendie.
Le chef de Téclectisme qui a ouvert la discussion sur
la propriété, a pris aussi l'initiative des brochures reli-
gieuses (1). Son but était de soulever Findignat.on du
peuple contre le socialisme. Soudainement transformé en
grand-prêtre, M. Cousin annonce qu'une vaste conspiration
travaille h la ruine de la société française : les conspirateurs
sont les socialistes; il a découvert le secret du socialisme.
Dans les sociétés secrètes, dit-il , on se réunit pour se livrer
au culte du plaisir; les saint-simoniens se sont organisés
pour professer un athéisme déguisé. Heureusement un doc-
teurde la loi nouvelle^ trop orgueilleux ^ trop fier pour en dissi*
mulerles dogmes, Proudhon, déclare nettement que le socia-
lisme n'a pour but que de combattre Dieu. Il lui a dit:
Retire-toi, Et M. Cousin présente la révolution sociale comme
la rébellion de quelques impies se proposant de plonger la
société dans l'anarchie, pour se livrer à des voluptés ef-
frénées.
Le peuple ne connaît ni M. Cousin ni Téclectisme,
M. Cousin le sait; pour surprendre le peuple, il prend le
masque de Rousseau, et c'est la Profession de foi du vicaire
savoyard ([u'il charge d'appuyer ses attaques contre les so-
cialistes.
La Profession de foi du vicaire savoyard est la protestation
la plus forte conire le christianisme, au nom de la justice
( I ) P/i ilosoph ie populaire,
10
166 L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.
naturelle. Vous prêchez un Dieu juste et bienfaisant, dit
Jean-Jacques aux chrétiens : c est au nom de la justice et de
la Providence que je rejette Tiniquitéde la chute et le pri-
vilège de la Rédemption. Vous dites que Dieu est Tauteur de
la nature et de la raison : c'est par le Dieu de la nature
et de la raison que je repousse vos dogmes, et que je ré-
clame ma liberté. La pensée de Rousseau éclate dès les
premières pages. Le vicaire savoyard est la victime de la
loi catholique, qui défend au prêtre de se marier; il a cédé
à la voix naturelle de Tamour, et il est frappé par la loi : il
est devenu le paria de la société chrétienne. Or, le paria,
seul en présence de Dieu, juge la Bible, les miracles, les
prophètes , et il traîne le christianisme tout entier devant le
tribunal de la raison , pour le convaincre d'erreur et d'im*-
posture. Avant Rousseau, on avait combattu le christianisme
avec de Tesprit et de la science ; depuis Rousseau la lutte
est devenue un devoir. On a senti que notre conscience op-
posait désormais la fraternité des hommes sur la terre à la
fraternité fabuleuse du Christ dans le ciel.
M. Cousin édite la Profession de foi du vicaire savoyard,
pour flétrir les hommes qui cherchent à réaUser la fraternité
universelle. Comment Rousseau, le maître de Robespierre,
le premier des socialistes, pourrait il accuser le socialisme?
Voici comment. M. Cousin a arraché la Profession de foi au
livre de ÏEmile; il a ensuite supprimé la seconde moitié du
morceau. Cette moitié d'un fragment a été mutilée de nou-
veau au commencement, à la page 26 : toute Tintroduction
a été tronquée. A force de retranchements et de mutilations,
le morceau édité a perdu toute signification. Tout ce qui
concernait le christianisme a été soigneusement effacé, les
mots qui rappelaient vaguement Tidée d'une Providence
ont seuls été conservés. C'est ainsi qu'une attaque contre le
christianisme est devenue, entre les mains de M. Cousin,
une introduction aux exercices de religion : une protestation
contre l'Église est devenue une œuvre de séminariste; la
préface du socialisme a été tournée contre les successeurs
l'académie des sciences IfOlULES. 147
de Rousseau, f oppose, dit M. Cousin, aux sophistes du
5CIX* siècle f homme qui combattait les sophistes du xviii* siècle.
Républicains y prenez- le y cest un républicain qui vous parle.
Royaliste, gardez-le, ce n'est pas de vous quon peut rece-
voir Boqsseau. Ce fragment tout mutilé se retourneà chaque
instant coptre vous : Rousseau y combat les philosophes.
// attaque y dites-vous, les philosophes de salons (p. 76).
Oui , monsieur, il entend parler des jésuites de la philoso-
phie.
Quand le chef de la philosophie officielle dénonce le
socialisme comme une conspiration d athées travaillant li
une ruine universelle, n est-il pas naturel que ses alliés
soudoient la calomnie personnelle dans les journaux?
N'est-il pas nécessaire qu'il se trouve dans la garde nationale
de^ hommes pour briser les presses des journaux démocra-
tiques? Ce n est là que la pratique de la philosophie popu-
laire de Téclectisme.
M. Damiron ne peut pas s'empêcher d'imiter M. Cousin :
il figure à côté de son maître par un petit livre sur la Provi-
dence. Pourquoi rassemblent il tous les heux communs de
l^t théologie éclectique? Pour(|uoi paile-t-il de la Providence
à la révolution? Qu il parcoure les socialistes ; qu'il apprenne
donc qu'ils admettent tous sans débat cette providence, qui
est contestée depuis vingt-cinq siècles dans les écoles des
philosophes. La révolution n'est-elle pas le plus grand acte
de confiance dans la providence namrelle? Ne la suppose-
t-elle pas dans toutes ses lois? Que serait la liberté de penser
sans la confiance dans les forces de la raison? Ce serait la
liberté de Terreur, de l'imposture, du sophisme. Mais on
réclame la liberté de Terreur, de l'imposture, du sophisme,
parce qu'on est sûr du triomphe providentiel de la vérité
par la force de la raison. Supprimez cette certitude, il fen-
dra des censeurs, les censeurs de ces républiques de l'anti-
quité, qui ne croyait pas à la providence naturelle. Quand
ou se méfiait de la raison, on redoutait le progrès, on arrê-
tait le mouvement, on proscrivait les nouvelles inventions.
i/il8 LACADKMIE DKS SCIENCF.S MOHALES.
Ld liberté de lu pensée, de la presse, des cultes, du travail^
1 appel au peuple, le vote universel, la vraie concurrence, qui
consiste dans le libre essor de nos instincts et de notre intelli-
gence; en un mot, la religion tout entière de la démocratie
suppose une pleine confiance dans la providence naturelle.
Voulez-vous limiter la démocratie?Combattezla Providence,
parlez-nous de la corruption humaine, de la chute, du
péché originel, de Pimpuissance de la raison, de l'ignorance
invincible, des entraînements criminels des masses; livrez
Tempire du monde à Satan : on aura des comtes, des mar-
quis, des papes et des rois. Pourquoi donc ces prédications
théologiques? Toujours pour brider le peuple, pour re-
léguer la philosophie dans le ciel, pour rassurer l'injustice
sur la terre.
Il est inutile de s'arrêter aux brochures de MM. Portalis
et Mignet. M. Portalis ne voit dans le socialisme qu'un
aiRéisme sanguinaire : nous ne pouvons que le plaindre
d'en être réduit à de si misérables calomnies. M. Mignet
publie une biographie de Franklin. Elle est irréprochable.
Mais quel est le sens de cette biographie? Comment se fait-il
quelle figure dans la collection officielle? Je ne trouve
nulle part, dans le parti de l'ordre, Thommequi ressemble
à Franklin. M. Mignet a-t-il voulu faire la satire de ses amis ?
Certes, sa biographie est un hommage involontaire rendu
à nos amis.
M. Barthélémy Saint-Hilaire, le démocrate de l'éclec-
tisme, a pris la parole pour nous enseigner la vraie démo-
cratie. Le commentateur d'Aristote persiste dans ses habi-
tudes philologiques ; il commente donc Montesquieu, qu'il
commente par Platon traduit par M. Cousin, et augmenté
par Aristote. Voici sa pensée : La vertu, d'après Mon-
tesquieu, est le principe du gouvernement républicain;
la vertu, d'après Platon, se compose de cinq parties:
la prudence, le courage, la tempérance, la justice et la
sainteté : donc la république française doit être pru-
dente, tempérée, courageuse, juste et religieuse. D'après
l'académie des sciences morales. l^d
M. Barthélémy Saint-Hilaire, toutes ces qualités se trouvent
dans la république honnête et modérée. « La propriété et
» la famille, dit M. Barthélémy Saint-Hilaire, telles qu'elles
«sont constituées par nos codes, sont des institutions com-
» plètes et définitives que la violence et la ruse ne pourront
«faire remettre en question. — La société, poursuit le
» commentateur, dans ce qui dépend d'elle, codes, admi-
» nistration, travail, n a point de reproche sérieux à se faire;
»et elle peut se rendre justice sans blesser en rien sa mo-
vdestie (1).» M. Barthélémy Saiut-Hilaire pousse à la
réaction de toutes ses forces : suivant lui, la société est
perdue si elle n'étouffe pas promptement le socialisme avec
les cinq vertus dé Platon traduit par M. Cousin. Ici le
disciple surpasse le maître. Le maître tourne Rousseau
contre la démocratie; le disciple tourne Platon contre le
socialisme. Entre ses mains, Platon, lennemi des riches,
défend la société qui exjdoite riiércdité. Platon, Tennemi
des politiques qui gouvernent par les intérêts, et quil
appelle des saltimbanques, attaque les hommes qui préten-
dent gouverner par la justice: Platon, l'ennemi des sophistes
salariés, combat les philosophes persécutés : Platon, l'en-
nemi de la propriété, combat le communisme. Platon,
Fenuemi des mythes, Thomme (jui exile les poètes de
la république, de crainie cju'ils ne rappellent les dieux
d'Homère et des fables qui défigurent le dieu de la raison;
Platon, dis-je, entre les mains du démocrate éclectique,
recouimande les mythes catholiques et l'erreur du clergé!
«Pour dire un mot de la dernière partie de la vertu, dit
»]\1. Barthélémy Saint-Hilaire, la religion.... le grand mou-
n vement de la démocratie religieuse, commencé voilà près
»d'un demi-siècle, dirigé d'abord par un grand homme,
» organisé pacifiquement dans la société après la tourmente
» révolutionnaire, secondé par la littérature, affermi par la
» philosophie, s'est continué dans ce qu'il a de légitime et
•
(i) Kraie démocraûe^ piijj. 82.
i5# L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.
» d'utile : les derniers événements lui ont même donne
V quelque cho s de plus solennel et de plus sincère, et la
V piété, dont Platon fait une nécessité aux États aussi bien
«qu'aux individus, devra s'accroître à mesure que notre
» démocratie deviendra plus vertueuse (1). « Traduisons ce
pathos : La révolution proclame la justice, Robespierre
inaugure le culte de l'Être suprême, le dieu de Platon ; puis
firrive un soldat qui signe le concordat, la Restauration qui
impose le catholicisme , une philosophie qui dénature
la science pour faire sa cour au clergé; le tout contre
le dieu de Platon , et vous applaudissez , et vous for-
cez Platon d'autoriser votre apostasie ! Quand Platon
flétrissait les sophistes , de qui parlàit-il ? De Thrasi-
maque, de Protagoras, de Prodicus , tous mille fois plus
hardis, plus sincères que les adeptes de notre école histo*
rique.
Finissons, car nous avons remué assez de sophismes.
L'Académie des sciences morales a invoqué le christianisme
pour défendre les riches , pour refuser l'obole du pauvre,
pour étouffer la discussion, pour fortifier l'autorité, pour
sacrifier la raison , pour accuser les socialistes de cupidité,
desédition , de meurtre, d'impiété, d'hypocrisie, de voliipté.
La science officielle a exploité tous les artifices des jésuites.
Que dis-je ! elle les a mille fois dépassés. Elle ne s'est pas
bornée, comme les jésuites , à mutiler les textes, à falsifier
Platon et Rousseau , à dénaturer l'Évangile, à j>récher des
erreurs ; elle a recommandé des dogmes , des cultes qu'elle
ne professe pas. La science officielle a écrit avec l'intime
convictiou que le monde doit être gouverné par l'imposture.
Elle a écrit contre ses propres principes, contre ses propres
idées ; car ce socialisme qu'on prétend combattre sur le
terrain religieux n'est cjue la philosophie elle-même , qui
demande le droit de vivre aux pi-opriétaii^es et au clergé le
droit de parler.
(i) Fraie démocratie , pa{». 97.
-■-inis^i^^^^mm
L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES. 451
En combattant la philosophie par la philosophie , MM. Du-
pin, DainiroQ» Barthélémy Saint-Hilaire ne se lassent pas
de répéter que la France n'est grande que par les idées ; ils
voudraient persuader au peuple que notre gloire est d'être
guidés par cet éclectisme hostile à toutes les idées, et ca-
tholique au besoin, plutôt que de s incliner devant la vérité.
Que MM. les académiciens passent la frontière ; qu'ils de-
mandent aux Allemands, aux Italiens, aux Espagnols, à
tous les peuples pourquoi la France est respectée : et s'ils
ne consultent pas les Vindischgraetz , les Welden, lesRa-
detzki, les Pie IX, et tous les courtisans de l'Europe, ils
verront que tous les jjeuples respectent dans la France la
patrie de Voltaire et de Rousseau, la religion des deux
apôtres du xviii® siècle , la propagande de la Convention, la
gloire libératrice de Napoléon. Tous les peuples ont ré-
pondu à l'appel de février, à la pensée du socialisme.
Aujourd'hui il ne peut plus rester de doute, la propa-
gande de l'Institut est tombée d'accord avec la propagande
de la Russie et de l'Autriche. Elle n'a reculé devant aucun
moyen pour anéantir l'œuvre de février. D'abord elle a re-
poussé outrageusement Carnot , qui espérait la réformer.
Carnot voulait éclairer le peuple des campagnes, ou l'ap-
pela le ministre de l'ignorance; il organisait la science du
gouvernement, on supprima l'école d'administration ; il foi-
sait appel aux savants de la démocratie, la commission des
hantes études a disparu; il révoquait des professeurs dont
personne n'osait défendre la moralité, on l'accusa de porter
atteinte aux libertés de la science. Un homme de bureau,
M. Vaulabelle, le remplaça pour rendre la science officielle
à l'aveugle routine; M. Freslon acheva à dessein l'œuvre
que M. Vaulabelle tentait au hasard. En même temps
M. Thiers coalisait toutes les réactions, M. Guizot indiquait
le but, et M. de Falloux donnait les résultats. Le ministre
catholique, invoqué par la science officielle, ne Ta pas dé-
passée ; il n a pas commandé , il a obéi. La foi catholique ne
lui a donné que le courage qui manquait aux savants.
15'i LACAOl^Mlli; Dt:S SCIENCE-S MOUâLICS.
On demandait la suppression subite des aleliers natto-
uaux : M. de Falioux a décidé la suppression ; il a devancé
les vœux de ces historiens attérés qui nosaient pas même
montrer leur terreur. La grande idée des ateJiers natio-
naux, Faussée par Texécutiou, fut noyée dans le sang. On
demandait n rassurer la religion , fort troublée en présence
des arbres de la liberté; on redoutait la pensée qui réunis-
sait dans un inémemiuistère les cultes et Tinstruciion pu-
blique; on craignait que la révolution n identifiât la science
avec la véi*itable religion de la France. M. de Falioux a ras*
sure les savants, il a soumis Finstruction publique au culte
ratliolique. On cherchait à rassurer le capital , M. de Fal-
ioux lui apporta toutes les garanties du prêtre et du soldat.
La voix savante et sinistre île M. Guizot demandait Vextir-
paiion de In démocratie dans toute FEurope ; il fallait de la
science et de laudace pour obéir, M. de Falioux n'hésita
pas. Il voyait que si le pape restait à Gaëte, l'idée catho-
lique était fntppée au cœur; si la république triomphait à
Rome, le catholicisme français était une arme brisée, le
catholicisme européen était couvert de honte. Le Vatican
tenait captive une nation que la république romaine aurait
délivrée, en déshonorant la vieille Europe monarchique et
catholique. La science officielle avait depuis longtemps ai-
rcié, par MM. Thiers et Guizot, que la papauté devait être
maintenue de vive force. A Tépoque de Toccupation d'An-
cône , Louis-Philippe réclamait des réformes dans les Etats
romains pour rendre la révolution impossible. Les cinq puis-
sances s'associaient dans le mémorandum de 1831, dans le
but de fortifier la papauté. Sous l'empire de la science offi-
cielle, Louis-Phihppe resta toujours l'ami du pontife, bien
(pie le mémorandum de 1831 fût impudemment violé : les
puissances qui lavaient signé par politique, comprenaient
que la résistance du pape était nécessaire aux monarchies
et à laristocraiie de l'Europe. Quand Pie IX s'engagea, san§
le savoir, dans la révolution , que fit le juste-milieu? Il lui
envoya M. Rossi, de l'Académie des scietices morales, pour
L ACADÉMIE DKS SCIENCES MORALES. 155
ranéter, pour le prévenir, pour Térlairer, pour lui ensei-
gner Tart de rendre impossible une révolution en parlant
de réformes, de liberté et de civilisation. Pie IX ne comprit
Fambassadeur de France que depuis février; mais aussi-
tôt compris, lacadémicien changea de titre et de patrie
pour défendre l'idée du juste-milieu et de la science offi-
cielle : Tex-carbonaro, devenu ministre du pontife, mourait à
son poste, en bravant du regard Finsurreciion républicaine.
La pensée qui avait expédié Rossi en Italie survivait , se
développait : elle était dans la propagande des savants,
dans les dépêches monarchiques de M. d'Harcourt, dans
Tenthousiasme de M. Freslon pour Pie IX , dans l'expédi-
tion de CivitaVecchia projetée par le général Cavaignac.
M. de Falloux , en poussant à l'expédition de Rome, n'a fait
qu'obéir aux traditions^ Louis- Philippe, du mémorandum^
du concert européen ^ en un mot aux traditions de la science
officielle. Elle l'invoquait pour rassurer la religion et la-,
banque, pour couper court à la propagande de février,
pour mettre un terme ai^' inquiétudes des princes italiens,
de l'empereur, du czar. Elle désirait la répression ; il fallait
l'audace de la foi pour l'accomplir, et la foi catholique don-
nait à M. de Fajioux le courage et l'autorité qui auraient
manqué à un ministci e de faux philosophes.
L'expédition de Rotne aboutit à une conséquence récla-
mée par la propagande de nos savants. Cette attaque contre
la république romaine frappait à l'étranger la république,
le suffrage universel , nos lois les plus saintes, toutes impies
d'après les déclarations les plus explicites de la papauté.
Cette guerre était l'antithèse hyperbolique de l'esprit de la
révolution, et finissait par violer un article formel de la
Constitution. Dès lors que pouvait faire le parti républicain?
Il se trouvait dans l'alternative de se taire ou de s'insurger.
Point de milieu. Se taire, c'était abdiquer j s'insurger, c'était
se perdre. Un grand peuple peut-il s'insurgera propos d'un
incident de politique étrangère? La politique internationale
est une affaire de science; le peuple ne comprendra" jamais
156 L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.
d*une maDière iniiuédiate, instantaoée, le mouvement de
ses armées à Tétranger. La distance confond les objets ^ elle
efface Finjustice, elle jette Fincertitude sur les sentiments
les plus sûrs. Les chefs pouvaient-ils éclairer soudainement
le peuple? Peut-on décréter une insurrection? La révolution
peut-elle partir d'en haut? Placée entre l'abdication et la
défaite, le 13 juin, la démocratie hésita, comme on hésite
devant Fimpossible. Le coup portée Rome la jetait dans le
délire, comme si on lui avait donné du poison qui enivre.
Ici encore M. de Falloux triomphait en homme de foi ; mais
le rêve de saisir par hn guet-apens les hommes de février
se réalisait, et les disciples de MM. Thiers et Guizot décla-
raient que loGcasion était bonne pour extirper la démoci^-
tie. De là les proscriptions qui nous enveloppent.
Quand la France souffre, FEurope est pleine de martyrs :
Venise a succombé, la Russie écrase la Hongrie. Ces pha-
langes d'amis héroïques que la révolution de février nous
avait données à Fétranger , se trouvent aujourd'hui pro-
scrites, dispersées, massacrées. Les sophismes qui trom*
paient la France ont porté la dévastation austro- russe
partout. Jamais on n a vu, ni en 1815 ni auparavant, une
catastrophe plus vaste et plus terrible. Qui a dirigé, appelé
cette catastrophe? La propagande des savants, d'accord
avec la propagande russe; les éclectiques, en flattant les
jésuites; Fécole historique de France, prosternée par
calcul devant Ferreur des barbares.
Le jugement de la postérité sur notre philosophie sera
plus sévère que le jugement de Fhistoire sur les sophistes.
«C'étaient là, dit Buhie, des maîtres qu'on salariait; ils se
» servaient de leur talent, non pas pour chercher la vérité^
» mais pour seconder les vues de ceux qui les payaient. »
D après Tenneman : « Ils ne cherchaient qu'à briller par de
• prétendues connaissances universelles; ils s'appliquaient
»à résoudre des problèmes bizarres et futiles, et songeaient
«surtout à s'enrichir par Fart de la persuasion. Dans ce
»but, ils avaient inventé divers artifices de dialectique
a*-:«3SB
l'académie des sciences moaales. 155
M propres à déconcerter leurs adversaires, et ils soutenaient
» toutes sortes de propositions philosophiques. » Mais les
sophistes abusaient de la parole hardiment) sans tergi-
verser; ils ne se veudaient qu*à Tinlérét de quelques indi-
vidus : s'ils étaient étranges et bizarres, ils attaquaient
ouvertement les dieux de la Grèce; ils n'étaient pas idolâ-
tres, ils ne trompaient pas le peuple sur les plus grands
intérêts de Thomme et de l'humanité, ils respectaient la
patrie, ils n'étaient pas prescripteurs. Calliclès, Gorgias,
Protagoras, Thrasimaque n*ont pas accusé Socrate; ils ne
l'ont pas traîné devant les tribunaux, ils n'ont pas sollicité sa
mort. Vaincus, bafoués par lui, ils ne l'ont pas calomnié;
ils n'ont pas crié au scandale, en entendant les premiers
mots d'une doctrine qui devait les tuer.
Anitus, Melitus, les ploutocrates au service des dévôis»
voilà les premiers précurseurs des hommes qui nous 'accu*
sent ! Ouvrons /e^iViu^es d'Aristophane: c'est là que l'accusa-
tion commence. Cette comédie dénonce Socrate comme
un homme étrange et cupide^ sans morale, sans religion.
Aristophane nous le montre suspendu dans un panier atta-
chéau plafond, pour éviter l'humidité qui affaiblit les facultés
contemplatives. D après la comédie d'Aristophane, il vend
le raisonnement du juste à un prix modéré; il vend un peu
plus cher le raisonnement de l'injuste. Un jeune homme
va le consulter. Socrate lui démontre que Jupiter n'existe
pas. Plus de Jupiter ! s'écrie le jeune homme ; donc je pourrai
piller et assassiner. Le jeune homme joue, il fréquente les
courtisanes, il prodigue son bien, il ruine son jière. Le mal-
heureux père veut le corriger, et l'élève de Socrate brûle la
maisoti paternelle et devient parricide. Tel est le premier
modèle d'une polémique qui défend la propriété, la famille
et la religion. La république d'Athènes condamna ù la
mort Socrate pour avoir corrompu la jeunesse et outragé
les dieux.
Quelle est la doctrine qu'Aristophane calomniait? Pour-
quoi la mort de Socrate est- elle un événement dans
156 LACADÉMIt: DbS SCltNCE.^ MOHALL^.
rhistoire de riiuwuuitci? Parce que Socrate, dit Cicéron, fit
descendre la philoso{)hle du ciel sur la terre; ses devanciers
avaient vaincu les dieux, il voulut que le règne de Ihoinme
commençât. De quelle manière? Par la raison : elle est la
mesure des choses. Connaissez -vous vous-même, vous
saurez tout ce que vous devez savoir. Ne demandez pas aux
dieux ce que vous pouvez savoir par vous-même. La raison , dit
Socrate, nous montre le vrai, la vérité nous explique tous nos
intérêts, nos intérêts expliquent notre vertu. Voulez-vous
bien gouverner la république? Confiez-la aux vrais politi-
ques, à ceux qui savent se gouverner eux-mêmes; méfiez-
vous des hommes habiles (|ui ne s'appartiennent pas, qui
sont esclaves de la richesse, du capital, de Tambiiion, de
Terreur. Voulez-vous défendre la république? Les armes,
les cuirasses, les fortifications ne suffisent pas; fixez Tuniou
parla vérité, la force par la vertu; supprimez lanarcbie,
fille de la cupidité et de Terreur. Voulez-yous nommer des
capitaines? Choisissez les capitaines qui connaissent, qui
entraînent le soldat : qu'importent les connaissances mili-
taires, si le capitaine méconnaît Tarmée, si Tarmée se méfie
du capitaine? Voulez-vous veiller sur Te ducatiou-? Consultez
les vocations, étudiez-les, suivcz-ies : c est par elles que la
nature se manifeste, que les arts se développent, que le
génie se révèle. Confiez à chaque citoyen les fonctions
auxquelles la nature Tappelle. Que la raison règne^ et vous
régnerez. Que dirait-on d'un équipage qui voudrait donner
le gouvernail du navire à un homme choisi au hasard par
le sort ou par une qualité accidentelle, comme la beauté ou
la stature? Le navire marcherait au hasard, comme notre
république gouvernée par le sort. Imitez Sparte, qui s'ap-
partient. Réhabilitez la femme, elle est raisonnable; et sivous
avez son amitié, vous serez deux fois plus fort. Soyez juste: la
justice doit primer sur tout, supérieure à l'autorité du père et
à celle du prêtre. Voi'à Socrate. Il n'est pas savant, il se dit
ignorant; il poursuit avec acharnement les marchands de
science, il ne se lasse pas de les interroger, et Tinteno^a-
i/académik des sciences morales. 157
lion lie Sacrale les réduit au néaiil. Ses cliscij)les Fentou-
rent. Il ne leur enseigne rien, il se boî^e à les interroger
sur ce qu'ils savent eux-mêmes, et il en sortdesprodiges.il
en sort Platon, Aristote, Zenon, dix écoles, toute la philoso-
phie grecque qui vient répondre à l'interrogation de Socrate
sur la raison, qui est la mesure des choses; sur ce monde,
qui est notre domaine; sur la république, qu'on doit renou-
veler, sur la nature qui doit céder à la domination de l'homme.
Socrate n'a pas de système, et il suscite tous les systèmes ;
il n'écrit pas de livres, et il dicte tous les livres. Il ne sait
rien, il ne se mêle pas aux affaires : au milieu de faux po-
litiques, de faux magistrats, de faux capitaines , de faux
citoyens, dans une république de fictions, entouré de fan-
tômes, que pourrait-il foire? Il attend, il pousse ses disciples
à la politique, qu'il s'interdit, et l'histoire répond à l'attente
de Socrate. Socrate ne veut pas violer la loi qri'il viole,
il meurt dans la contradiction de deux droits; il livre
l'homme à la patrie en buvant la ciguë, et la patrie s'écroule.
Socrate cherchait des amis ; après sa mort, tous les hommes
sont frères.
Que fait notre démocratie européenne? Elle continue l'in-
terrogation de Socrate : avide de science, elle interroge les
sophistes, et elle les tue par l'interpellation ; elle ne sait rien ,
elle est l'ignorance même, et son interrogation fait éclore tous
les systèmes. Elle consulte les vocations, elle veut rendre tout
homme à la fonction à laquelle la nature l'appelle, elle veut
que la raison gouverne la république. Elle cherche le bon
sens avec Voltaire , la justice avec Rousseau, la vérité avec
tous. L'esprit de Socrate est descendu sur notre société en 89,
son souffle nous anime; il arme, il désarme les armées; il
nousforceà chercher les vraispoliliques, les vrais magistrats,
les vrais capitaines. L'Europe se renouvelle; nous ne deman-
dons plus aux dieux ce que nous pouvons connaître par nous-
mêmes. Aniius et Melitus ont-ils disparu? Non, certes : ils
sont devenus savants, orateurs, historiens. Ils ne demandent
plus la mort de personne. Nous sommes un potiple poli.
1 58 CONCLUSION.
nous mitraillons avec élégance, nous bombardons avec
ffrîïcc. Nous serions désolés de blesser un tableau, de
frapper une statue; nos bombes intelligentes n'éclatent
que sur le crâne des volontaires républicains. La nou*
vello Athènes sacrifierait un régiment pour sauver un
l^arcliemiii. Le rude Aristophane est mort; il ny a plus
que ses commentateurs, tous pleins d'égards pour le buste
de Socrate. Notre Alexandre, le sage Oudinot, a visité la
ville des Césars : chéri par les dieux de TOlympe, dont il
a sauvé les images, il a été béni par un pape réformateur et
impérial, auquel il a rendu Tindépendanceet le prestige du
suint-office. La muse de Thistoire nous gouverne; mais la
tragédie de Socrate^ jadis renfermée dans lenceinte d'A*
tliènes y enveloppe aujourd'hui TEurope tout entière. Les
bourreaux de Socrate sont décorés de tous les ordres de
Russie et d'Autriche.
c
CHAPITRE Xn.
Coficlasion.
Il y a deux cents ans, Bacon dénombrait les causes qui
prolongeaient le règne de l'erreur sur la terre. L'aurore
naissante des temps modernes lui laissait voir les piégés
ni'on avait tendus à Fespi it humain. Quels étaient cies piè-
ges? Bacon accusait la vide e'/^ance des académiciens , les
subtiles cnvilin lions des docteurs, téruditim immodéré y la
passion des méthodes, la persuasion quon ne puisse rien décou-
vr'rde nouveau, l'amour de la routine. Les savants, disait- il,
clierchent la vérité dans leurs propres opinions, et non pas
dans la nature; ils oublient la nature pour admirer les œuvre$
de [homme, ils défigurent la science pour la mettre au ser-
vice de la richesse ou d'une folle curiosité. Les charlatans
se multiplient, ils font prévaloir leurs propres ouvrages;
la tyrannie artificieuse des maîtres les protège; on laisse les
CONCLUSION. 159
inventeurs sans récompense, et la couardise des philoso-
phes, jointe à Tempire de la religion , achève de paralyser
l'esprit humain. Tontes ces causes se sont réunies, dit Ba-
con, pour propager une j^liilosophie tantôt empirique, tantôt
sophistique^ tantôt Hupersiiiieuse. On peut connaître ses vices
en la voyant à Tœuvre; condamnée à des discussions perpé-
tuelles, elle ne donne à l'homme aucune puissance sur les
choses. Tel était le jugement de Bacop sur les scolastiques :
on doit l'appliquer h nos philosophes.
La science qui rogne officiellement a commencé avec
Tempire. M. Laromiguière , condamné à l'impuissance,
réduisit les idées du xvin'^siècle à une théorie psychologique.
M. Royer-Collard s'efforça de déconsidérer la révolution en
réfutant cette théorie. Le déhat roulait sur une équivoque.
M. Laromiguière parlait de la généraUsation des idées;
M. Royer-Collard parlait des images qui se détachent des
choses pour représenter les choses dans l'esprit. M.4^ousin
parut. Il parlait avec élégance, il se livrait à une érudition
immodérée; il était subtil, méthodique en apparence. Plein
d'admiration pour les œuvres de l'homme, il évoquait à tout
propos Platon, Descartes, tous les philosophes anciens et
modernes. Persuadé qu'on ne pouvait plus rien trouver de
nouveau , il cherchait la vérité dans les opinions des philo-
sophes : timide, il soumettait la philosophie à la religion;
artificieux, il faisait prévaloir ses œuvres, et il défigurait
la science en lui donnant pour but la richesse ou une folle
curiosité. Les grandes promesses n'ont pas manqué.
M. Cousin devait montrer les merveilles de la conscience
sur le théâtre de la conscience, à Tœil de la conscience.
Par la conscience, il devait jeter un pont entre le moi et le
non -moi ; par ce pont il devait entrer dans le temple de la
sagesse; dans ce temple il devait couïbiner le fini avec Tin-
fini. Bienveillant pour tous les hommes, il s'engageait à faire
sortir une vérité de chaque erreur; il voulait concilier les
matérialistes et les spiritualistes , les mystiques et les
sceptiques, les empiristes anglais et les idéalistes aile-
160 r.oNCLi ^lON.
iiiands, les évê(|ncs les plus j)ieux do la inoii;u'(*îii(; ci !(S
panthéistes les plus formidables. Sa philosophie, à Tenten-
dre, aurait été historique et dogmatique, claire comme le
sens commun et élevée comme le génie de Platon ; elle de-
vait réhabiliter la scolaslique et expliquer la révolution,
donner la main à Proclus et admirer les saints Prres. Voilà
les promesses.
Quel fut en réaliié Tcclectisme? Sorti des bas-fouds d'une
discussion é(|uivoque, il a suivi Timpulsion de M. Hoyer-
CoUard pour propager la philosophie écossaise. En ajoutant
au machiavélisme du maître , M. Cousin accabla les philo-
sophes de la révolution par Kaut; il se déroba à la révolu-
tion nouvelle de Kant par Reid; il ne fut jamais (ju'un
disciple de Reid. La philosophie de la révolution opposait
le sens commun au christianisme; M. Cousin opposa le sens
commun aux philosophes; la philosophie de la révolution
opposait la religion naturelleà la religionduChrist; M. Cousin
faussait la religion naturelle pour la faire servir de prépa-
ration au christianisme. Tout fut subordouné à ce calci^l.
C'est par le calcul d'une orthodoxie déguisée qu'il quitta
Bacon pour Descartes: !e calcul lui suggéra les réfutations
interminables du xvni* siècle, Tapplication folle du criti-
cisme aux théories pratiques de la révolution, la Êmsse
bonhomie avec laquelle il résista toujours aux antinomies
de Kant et aux philosoj)hes de lAllemagne. Par calcul, il
jouait la comédie de 1828, en substituant la théorie du
succès à celle du progrès. Par calcul, il exposait une thcodi-
cée populaire où les erreurs les plus vieilles et les mieux
réfutées ont été précliées avec une ardeur factice. Par cal-
cul, il se formait ainsi deux philosophies : Tune pour les
savants, l'autre pour le peuple. Par calcul, M. Cousin
adopta les pitoyables diatribes de Leibnitz contre Bayle, et
jusqu'au combat de Rousseau contre les Holbachiens, qu'il
confondait toujours par calcul avec les socialihles. C'est
encore par calcul que M. Cousin combina sa théorie de la
propriété, en lui ôlanl l'antithèse modératrice de la nécessité
CONCLUSION. 401
qui la subordonne au tlroit de la vie. M. Cousin modéra
jusqu'à Id chanté, jusqu'à TEvangile; il se disaii philo-
sophe pour arracher à la philosophie la gloire de la révolu»
lion française, qu'il présenta comme révénement anglais de
1688. Seul parmi les penseurs, il célébra /a fceaM^e^^ /a vériié
de la monarchie constitutionnelle , que les plus grands apolo-
gistes, à commencer par Delolme, considéraient comme
une corruption inévitable.
L'éclectisme appliqua ce système de mutilation à toute
l'histoire de la philosophie; tous les philosophes furent
soumis au calcul de l'orthodoxie éclectique. M. Cousin
commenta Platon sans parler du Verbe et de l'Eglise ; il com-
menta Abélard en sacrifiant les libres penseurs du moyen
âge; il personnifia le xvi* siècle dans Vanini, ^ouv le vouer
là Texécration des dévots; ensuite il glorifia Descartes, en le
présentant comnie le bourreau des libres penseurs. En pas-
sant d'une orthodoxie simulée à l'orthodoxie véritable, il
combattit à outrance la révolution de Voltaire et de Rous-
seau; il garda un silence calculé sur la. philosophie alle-
mande, et le silence de la haine sur le socialisme français.
C'est ainsi que, sous prétexte d'éclectisme, M. Cousin a sup-
primé toutes les grandes pensées des hommes qu'il a com-
mentés. Ennemi systématique de la philosophie, il a invoqué
rhistûire poiîr éviter les dogmes; il a été dogmatique pour
sacrifier l'histoire : il s'est servi de l'érudition comme d'un
instrument de servitude pour jeter l'indifférence dans les
esprits.
Impuissant à faire des prosélytes, l'éclectisme en créa
de vive force par la grâce du salaire. Il confisqua l'école
normale; il confisqua les concours d'agrégation; il siégea
au conseil de l'université; il forma une faction à l'Institut,
et la perfide combinaison de ces quatre mesures accapara
toutes les places, et assura à l'éclectisme le revenu net d'un
million et demi. Aucun sentimei^t aucune considération
n'arrêta l'éclectisme : il sacrifia ^^ réduit au désespoir du
suicide; il mutila JoufFroy, quj /Y\aV>^V\lu\l en tûourant.
162 CONCLUSION.
La vie de Thointne sans principes est incohérente comme
un songe. Quel a été" M. Cousin dans Faction? Je le vois
volontaire royal contre les démocrates en 1815 . le profes-
seur reste toujours royaliste. Mais le carbonarisme con«-
spire; le secret de la conspiration autorise, recommande la
duplicité. M. Cousin suit Lafayette, il le dépasse; il rêve la
démolition des châteaux, le partage des biens, la propa-
gande de Marat. Louvel frappe le duc de Berry ; la parole
du professeur trahit une invincible tendresse pour le second
Brutus. Royalistes, ne faccnsez pas. Où sont vos preuves?
I/universitaire nous écha|)pe; il est innocent, il faut lui ren.
dre sa chaire : le drapeau blanc sera-toujoun son drapeau^ sa
Jbi politique est toujours conforme à sa Jbi philosophique. Elle
reste inébranlable dans l'ouragan des trois journées de
juillet.Démocrates,ne l'accusez pas. Le premier jour, il vous
retient; le troisième jour, il vous dépasse. Le voilà conseiller
d'État, conseiller de l'université, officier de la Légion
d'honneur, membre de l'Académie des sciences morales,
membre de TAcadémie fr3nçaise. Le voilà pair de France.
Sa parole trahit une invincible tendresse pour les rois , elle
porte la mort aux régicides, Messeigneurs les évéques/
suspendez vos attaques; écoutez-îe,^ il est prêt à vous sur-
passer en religion , il est presque justifié devant les jésuites.
Le 2h février arrive. M. Cousin ne perd pas une minute : à
neuf heures, il est ministre de Louis-Philippe; à dix heures,
il. est ministre de la duchesse d'Orléans : il a prêté deux
serments. Le soir, il devient républicain. Cette fois,
M. Cousin se consacre à l'instruction du peuple en mutilant
un écrit de Jean-Jacques Rousseau. Socialistes, ne l'accuse*
pas d'inconséquence. Le traducteur de Platon a toujours
obéi à la légalité des faits accomplis, et si vous triomphez,
la morale sera pour vous , la loi pour lui.
La France siibit en ce moment le double joug des prêtres
salariés et des philosophes du gouvernement. La vieille mo-
narchie avait deux instruments à son service : les capucins
pour la canaille, et les jésuites pour les personnes de qua-
CONCLUSION. i6S
lité : aujourd'hui on entretient les prêtres pour le peuple
et les éclectiques pour les riches. *
Les cultes absorbent un revenu de quarante millions : ce
sont quarante millions que Ton prodigue pour le maintien de
Terreur. On enseigne au peuple des miracles niés par TAcfi-
démie des sciences, la Bible démentie par TAcadémie des
inscriptions, des dogmes que l'Académie des sciences mo-
rales réduit au néant. Dans les églises i on adresse la parole
à Dieu dans une langue que le peuple ne comprend pas; le
prêtre attache le stdut de Tâme aux cérémonies de la con-
fession , à Tidolâtrie de la communion. Le prêtre est payé
'pour enseigner qu'il dispose du royaume du ciel par les
sacrements, qu'il est le maître, le dispensateur de la grâce;
que c'est une perfection de résister à la nature, qui nous
appelle au mariage. Le prêtre enseigne que la révolution
est un crime, que la philosophie est une impiété, que le
socialisme est un brigandage : <îeux qui doivent être instruits
paient l'erreur au prix de quarante millions par an. Nous-
mêmes, qui devons combattre ''erreur, nous payons, et
nous assurons à nos adversaires le loisir officiel de nous
insulter.
Le monopole des professeurs salariés est encore plus
coupable : ici la vérité est connue, et on ne l'enseigne pas.
j La philosophie s'efface pour que l'auiorilé triomphe, l'his-
i toire dissimule ses connaissances par respect pour la Bible.
\ On devrait enseigner des sciences utiles, des arts vivants,
\ et l'on condamnelàjeunesse à passer de longues années dans
1^ Fapprentissage du latin, comme si. elle devait parler la
langue de l'Église. On ajoute le grec au latin, de crainte
qu'il ne lui reste du temps à consacrer à des études plus
I actuelles. Les jeunes gens restent huit ans dans les collèges
• sans apprendre la moindre connaissance utile. Les métiers
ne sont pas organisés , l'industrie est exilée de l'enseigne-
ment officiel , comme au temps où les gentilshommes mé-
prisaient le travail.
Je ne m'étonne plus que la France trouve des armée.^
164 CONCLUSION.
dans son sein pour rétablir le pontife à.Bome. L'erreur in-
culquée par les éclectiques et les jésuites arme le bras dés
ignorants, et la pensée qui pervertit Tinstruction dirige les
coups contre la liberté des peuples. Bien pluï : c'est à Paris
que les hommes de fer et de sang qui ravagent l'Europe au
profit des rois, trouvent une parole qui les justifie. Eux^ ils
frappent, ils tuent, ils ne savent pas parler ; ce sont des
muets prédestinés , dès la naissance , à une œuvre fatale.
Mais nous avons l'Institut, la Sorbonne; nous connaissons
la philosophie, Tbistoire et toutes les sciences, et nous for-
mons, nous payons les sophistes pour dénaturer la vérité et
justifier le Sonderbund, les cardinaux, Tinquisition et 1^
pontife.
Nos historiens ont commencé par supposer que toutes
les religions et tous les gouvernements n'ont existé qu'à la
condition de représenter la vérité et la justice dans un temps
donné. Suspects à la restauration, ils ont joui d'une popu-
larité quelquefois méritée. S'ils expliquaient l'ancienne
monarchie, ils expliquaient aussi la révolution ; s'ils justi«
fiaient le moyen âge, ils justifiaient en raênre temps l'ère
moderne;s'ilsamnistiaientGrégoireVl[, ils amnistiaient par
le même principe les hommes de 93 ; s'ils avaient l'air d'ac-
cepter la monarchie, ils paraissaient attendre le jour où le
peuple deviendrait souverain. Sous Louis-Philippe, ils se
trouvèrent à la fois démocrates et royalistes, et la corrup-
tion de la science fut c ntemporaine de la réintégration de
l'Académie des sciences morales à Tlnstitut. Napoléon avait
supprimé cette Académie en combattant Voltaire par Vol-
taire; la contradiction était flagrante. Les académiciens du
règne de Louis-Philippe se sont servis de l'histoire pour mas-
quer la contradiction; ils l'ont rendue savante, historique^
presque généreuse. Ils n'attaquaient aucun dogme, ils n'en
défendaient aucun ; ils exposaient, ils expliquaient, ils jus-
tifiaient. Interpellés catégoriquement, ils glissaient à travers
toutes les nuances historiques. De là cette métaphysique de
l'opportunité, de l'occasion, la théorie des faits accomplis,
CONCLUSION. 165
les Hues (iistiactions sur le possible et Fimpossible, et cette
littérature du sic et non ([m consiste à donner tort et raison
à tout le monde, sauf à se ranger de lavis le plus profitable
à Tintérét individuel. De là ces hommes qui sont venus sou-
tenir toutes les thèses les plus opposées pendant dix-iieuf
ans , et toujours au nom de la liberté et de la justice. En
1830, ils combattaient pour la liberté de la presse, pour le
droit de réunion , pour la liberté de la pensée; aujourd'hui
ils combattent contre la liberté de la presse, contre le droit
de réunion, contre la liberté de la pensée. En 1830, ils com-
battaient les rois, aujourd'hui ils combattent pour les rois.
En 1830, ils combattaient le pontife, aujourd'hui ils le dé-
fendent. En 182^, ils étaient socialistes, aujourd'hui ils sont
égoïstçs. Les nuances de Tapostasie ont été exploitées avec
une adresse inouïe ; on a passé, d'un extrême à Vautre sans
que Ton puisse dire Theure et le jour du revirement. A les
entendre ils ont toujours été les mêmes; à les voir, ils pas-
sent la seconde moitié de leur vie à détruire ce qu'ils ont
fait dans la première moitié.
Il est juste que la science officielle soit dominée par les
jésuites qui ont été plus sincères et plus dévoués. Comment
défendre l'université, représentée par MM. Cousin, Thiers'
et Guizot. Pourquoi la défendre? N'est-elle pas de plein gré
avec l'ennemi? A-t-elle voulu être défendue par Carnot?
Laissons les éclectiques aux jésuites , les historiens aux ca-
tholiqiies; que les morts ensevelissent leurs morts. L'uni-
versité n'est plus qu'un fantôme. L'éducation nationale est
à fonder: c'est à la république de 18/i8 à réaliser le souhait
de la Convention; c'est à notre génération que revient la
tâche de dégager l'instruction publique de cette fiction juri-
dique et scientifique de l'université. Le salut de la répuUi-
que n'est qu'à cette condition.
Le suffrage universel livré à l'ignorance élèvera et brisera
les hommes au hasard; il nommera des assemblées sans
autorité, (les chefs sans force; on changera les constitutions
comme les mode?, les lois se succéderont et se contveàwoiit
166 CONCLUSION.
comme les caprices d'un malade. Le droit périra : on pourra
jeter dans les cachots ceux qui le défendent ; on pourra cor-
rompre les juges; on aura le règne des saltimbanques, des
aventuriers, puis le règne de la force et une anarchie sans
nom.
Le suffrage de l'ignorance fera du peuple un monstre qui
frappera aveuglément les révolutionnaires et les contre-ré-
volutionnaires. Les républicains devront redouter ces votes
irréfléchis, donnés par la sympathie d'un moment qui peut
se changer en fureur. Nous avons à craindre le vote de la
misère, de Faveuglefamine qui demande du pain sans savoir
comment on l'aura. Dans cette immense machine de la civi»
Hsàiion , il y a de terribles rou.ages que la parole dorée à\\n
orateur peut mouvoir comme par enchantement, et qui
portent la dévastation au loin. Si le peuple n'est pas éclairé,
ses hommes verront le désordre et ne pourront pas l'eicpli-
quer; ils mourront chargés de malédiction^ comme les an-
ciens montagnards. Une fois la lumière éteinte, le droit lui-
même tournera contre la vérité et la justice ; les assemblées,
nommées par un aveugle suffrage, représenteront ce droit
rigide que les Romains appelaient la plusgrandedes injures,
qu'un philosophe allemand appelle un droit de sicaires , et
que. tous les jurisconsultes consi«lèrent comme l'arme de
guerre de tous les vices. Pour le briser , des hommes géué-
ieux rêveront des dictatures désespérées eu dépit du suf-
frage universel; une fatale contradiction éclatera entre le
principe et la légalité de la démocratie; une fatale mésin-
telligence séparera les amis des amis. Ce qu'on peul pré*
voir n'est-il pas arrivé trois fois en dix-huit mois? Dans
cette lutte entre le principe et la légalité, on se demande
déjà si les démocrates, à l'imitation des rois, doivent gou-
verner à leur tour avec les conseils de Machiavel. A-qui la
faute? A l'ignorance.
D'un autre côté, la réaction peut-elle se fier à un suffrage
inintelligent? Qu'elle compte ses voix, elle -sera effrayée
en voyant les éléments dé sa propre majorité. J'y trouve le!«i
CONCLUSION. ' 167
voix flottantes des indifférents qui acceptent tons les gou-
vernements, quels qu'ils soient : elles ont appuyé la restau,
ration, Louis-Philippe, la république, M. Louis Bonaparte;
celles appuieraient Robespierre et Baliœuf s'ils étaient au
pouvoir. Après fes indifférents, qui représentent Tignorance
passive, je vois les honiines qu'on effraie, en associant sans
cesse les idées démocratiques aux idées de pillage et d'in-
cendie. Ici la majorité se recrute dans l'ignorance alarmée.
La calomnie arrive à la suite de l'alarme , et elle transforme
en monstres les réformes les plus nécessaires des hypo-
thèques, de la banque, du travail, de la magistrature. On
trompe Tignorance, et l'ignorance trompée donne de nou-
velles voix contre ses propres intérêts. N'oublions pas
un peuple d'individus à qui le capital arrache les voix de
vive force : ce sont les votes de nos esclaves , de nos
libertés y de nos libertins attachés au sort du riche par les
mille liens des affaires, des convenances, des positions so-
ciales , et par la nécessité de donner raison à la droite et tort
à la gauche, quoi qu'il arrive. C'est là l'ignorance forcée qui
vote; on voit le bien, on fait le mal, on gémit. Si l'on retran-
che les voix de l'ignorance passive» effrayée, trompée ou
forcée, on ne trouvera au fond de la réaction que le vote
que le privilège se donne à lui-même, le vote du juif qui
protège le Christ pour bien placer son argent.
Sur quoi se fonde donc cette majorité? Elle était faible à
l'Assemblée constituante . terrible le 10 .décembre, une
guerre insignifiante l'a contre-balancée à l'assemblée par
deux cents socialistes : dans ce moment elle se fortifie par
la proscription. La proscription donne-l-elle de la force? Le'
procès Barbes, Blanquiet Ra^pail a suffi pour démocratiser
le département du Cher; on s'attendait à voir des monstres
devant la cour, le procès fit connaître des hommes. L'année
dernière, on comptait sur la contre- révolution des provinces
prêtes à marcher sur Paris. Depuis le i^ juin, \a réac-
tion radieuse devrait apprendre qviç ja révo\ut\oïi des çro-
vinces pourrait dépasser la démoç^.. • ^ Ae Vat\%. \i ovvNmr
16H r:i)N(:Li.sioN.
.souffre, le paysan est lualhenreiix , le trimler ejulctii-, U»
petit propriétaire n'a pas d'aryen t ponr faire sa récolte.
Quel est donc Tavenir (jue se prépare la réaction? Que nos
historiens répondent : ils savent supputer combien d'an-
nées peut durer une erreur, combien d'heures et de minu-
tes il faut à la vérité pour se faire jour. Us nous ont ensei-
gné que Thistoire est en progrès, que le monde se meut.
Quelle est donc leur prévision?
L'instruction qui éclaire le suffrage universel ou l'audace
qui le supprime : voilà le dilemme poiu^ tous les partis. Je
sais qu'on peut tout tenter, tout est possible; mais pour
combattre le suffrage universel, il faut tarir les sources de la
misère, fille de la concurrence; il faut supprimer la concur-
rence, fille de la révolution de 89; il faut supprimer soixante
ans d'histoire. Il faut combattre tous les antécédents de la
révolution elle-même, et remonter par la force de la guerre
jusqu'à l'époque où la barbarie russe était l'état naturel de
l'Europe. Suivre les calculs d'une réaction insensée, ce serait
mesurer tout ce que peut le délire. En définitive, notre
dilemme se réduit à marcher dans la lumière ou dans le
sang. Si l'on consent à éclairer le peuple, la révolution sera
aussi innocente qu'eïufévrier; si c'est l'ignorance exaspérée,
si c'est l'émeute de la famine qui doit conduire la France,
nous entrevoyons d'horribles catastrophes : il nous faudi-a
préférer la mort dans le combat au supplice de l^a victoire.
FIN.
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